Wikipédia en licence non-commerciale : et pourquoi pas ?

Depuis quelques temps, la sphère wikimedienne est agitée par un amendement ajouté par Jean-Marie Cavada au projet de loi européen traitant de l’harmonisation du droit d’auteur à l’échelle de l’Union européenne. Ce dernier vise la liberté de panorama, exception au droit d’auteur autorisant à publier une image d’une œuvre située dans l’espace public (un immeuble, une statue…), mais souhaite plus précisément en restreindre l’usage à des fins commerciale. Or, les licences utilisées sur Wikimedia Commons, qui servent d’illustrations sur les articles de Wikipédia entre-autres, disposent d’une clause de réutilisation commerciale. L’amendement déposé par l’euro-député Cavada, s’il était accepté rendrait de fait toutes les images de Commons prises au sein de l’Union européenne en vertu de cette liberté de panorama illégales et devraient être supprimées. Mais ne serait-il pas plus malin et plus logique de supprimer cette clause de réutilisation commerciale ?

Les projets Wikimedia et leurs contenus ont été placé sous la licence libre CC-BY-SA, soit Creative Commons – Partage dans les mêmes conditions, qui autorise toute réutilisation ou travail dérivé sur l’oeuvre, tant que le ou les auteur(s) soient cités et que le partage se fasse par l’usage exact de la même licence, et ce même à des fins commerciales. Pourquoi avoir choisi une clause commerciale ? La raison invoquée par ses partisans : parce que dans le cas contraire, on limite la diffusion des contenus lorsque celle-ci se fait par la vente de supports (CD, clés USB…) sur lesquels ils sont enregistrés. Ainsi, les sites Wikimedia sont publiés sous une licence dite libre ; dans le cas où l’utilisation commerciale serait prohibée, on parlerai de licence de libre diffusion.
La licence CC-BY-SA a cependant une limite, outre les abus réguliers faits sur la réutilisation du contenu où des auteurs et éditeurs reprennent et commercialisent des œuvres avec des contenus de Wikipédia sans le moindre respect de la licence, il est impossible de placer des contenus d’une licence qui ne soit pas libre sur Wikipédia ou sur Commons, car non-compatibles. Un peu dommage quand l’on voit que beaucoup de contenus de qualité, notamment des photos, sont placés sous des licences de libre diffusion.

Pourquoi prendre une licence non-commerciale ? À la fois parce que d’un point de vue éthique et moral, je considère que le savoir ne se marchande pas, il se transmet librement ; et permettre la réutilisation commerciale, c’est tourner un peu le dos à cette valeur fondatrice de Wikipédia. Cela limiterait-il la diffusion de la connaissance par des ventes de supports ? Au regard des faits, et peut-être même de la loi, il y a t-il vraiment acte commercial sur le contenu de Wikipédia si la personne qui vend le CD, ne vend que le CD à sa valeur d’origine (ou imposée par la loi) ?
On peut considérer qu’une personne qui achète le CD avec un contenu de Wikipédia pour la valeur unique du CD faisait comme si elle achetait un ordinateur, une tablette ou tout autre support pour se connecter à Internet et consulter directement Wikipédia. Dès lors, vendre un support physique avec un contenu de Wikipédia sans augmenter la valeur à débourser fait qu’il n’y a pas d’utilisation commerciale de Wikipédia, ce qui rend dès lors la pratique compatible avec une licence à clause non-commerciale. Sans parler qu’il y a quelques autres frais qui peuvent être liés à l’enregistrement du contenu sur le support, comme l’électricité ou l’abonnement à Internet, mais qui peuvent ne pas être pris en comptes par la personne qui distribue ces supports.

La seule chose que je pourrais reprocher à monsieur Cavada, c’est de prendre comme exemple Wikimedia dans son argumentaire en exposant des choses fausses. Wikimedia est un simple hébergeur de contenus qui restent la totale propriété de leurs auteurs respectifs. Ainsi, une photo chargée sur Commons reste la propriété de celui qui la prise ; cette personne a simplement fait le choix de permettre une diffusion libre de son œuvre. De fait, comment Wikimedia pourrait payer des droits sur des photos qu’elle ne fait qu’héberger et dont elle ne fait nul commerce ? Et pour ce qui est du monopole américain, celui-ci ne serait-il pas aussi le fruit des pays européens qui ont bridés l’innovation et qui ont pris cinq trains de retard avant de se dire qu’il faudrait aussi se mettre au numérique et à Internet. Les géants d’Internet sont essentiellement américains peut-être bien parce qu’il n’y a que là-bas que l’on autorise de façon morale et légale de se lancer dans une entreprise un peu folle et ambitieuse, mais qui peut réussir grandement quand elle fait mouche. On sème toujours ce que l’on récolte, et comme les pays européens n’ont rien semé, ou plutôt ont semé trop tard, et bien la récolte est très médiocre.

Publicités

Élections municipales : news, pédia ou data ?

Les élections municipales françaises viennent de s’achever et bien entendu, le contenu de Wikipédia relatif aux communes françaises subit de nombreuses modifications suite aux résultats (souvent de manière irraisonnée). Une tendance qui apparaît depuis quelques années est le besoin de détailler au maximum les faits et les données relatives aux élections, notamment lorsqu’elles sont françaises.

Les pages créées sont très souvent des accumulations de données et de tableaux de résultats et de sondages, sans analyse, ni étude, en théorie Wikidata serait plus à même à accueillir ce type de contenu. Les élections sont aussi un phénomène d’actualité, donc Wikinews doit aussi accueillir ce genre de contenu. Malgré la finalité des projets Wikimedia, les pratiques font que Wikipédia aspire toutes sortes de contenu à la manière d’un trou noir.

Vue d'artiste d'un trou noir

Wikipédia serait-elle destinée à devenir un trou noir de l’information ? (420Ainsley, CC-BY-SA 3.0)

Élections actuelles et encyclopédisme

Savoir ce qui relève de l’encyclopédisme ou non lors d’une élection en cours est un marronnier qui enfle de plus en plus ; le cas de l’élection présidentielle française de 2012 avait été un bon exemple avec des tentatives de créations d’articles sur les programmes des différents candidats ou même l’existence d’un article très lourd (plus de 300 000 octets !) comportant une suite de tableaux et d’images, dont la lisibilité est limitée, retraçant le détail des résultats de l’élection. La conclusion de cet ensemble (des procédures de pages à supprimer avaient été lancées) est que du fait que ces informations sont fiables et reprises par des médias nationaux, il n’y a aucune raison de les retirer.

Que ce soit dans le domaine de l’actualité ou de la base de données (les élections font partie des quelques événements qui arrivent à concilier les deux), on note une certaine forme de rigidité face aux critères, aux sources et aux types de sources pour justifier aussi bien la création que la suppression d’un article. L’esprit d’analyse et l’esprit critique sont remplacés pour faire place à la seule question de savoir si l’information est diffusée à grande échelle par des médias de référence. Là où les critères de Wikipédia sont inadaptés, c’est que Internet est la globalisation et le partage de toute information à l’échelle du monde, ce qui fait que le moindre fait un peu sordide peut être repris par tous les médias du monde entier.

Cet aveuglement mène à une domination des médias de masse par rapport à la nature encyclopédique. Il importe peu de savoir si l’information relayée par les médias sont exactes ou non (dans certains domaines, on note même plus des erreurs grossières que des exactitudes), l’important est justement que la diffusion ait été faîte par un média rentrant dans les critères et surtout qu’elle ait été relayée par d’autres. L’encyclopédisme n’est alors plus de retranscrire ce qui a été retenu et analysé à un temps t+n, mais de retranscrire ce qui est retenu à un temps t.

Troupeau de moutons en Argentine

La prédominance des médias de masse amènerait-elle vers une forme de panurgisme irraisonné vis-à-vis des sources ? (writtecarlosantonio, CC-BY 3.0)

Données et actualité : il existe des projets Wikimedia pour ça

Revenons aux élections. À l’occasion des élections municipales, des pages détaillées ont été créées pour afficher les résultats dans chaque département et grande ville française de plus de 100 000 habitants. L’essentiel du contenu de ces pages est une suite plus ou moins longue de tableaux détaillant les résultats dans les communes les plus importantes des départements, avec parfois une petite contextualisation en introduction. Mais peu importe, à l’instar de leurs comparses de 2012, ces pages n’ont pas vraiment vocation à être labellisées un jour, il s’agit plus d’une base de données, or il existe un projet Wikimedia qui est une base de données : Wikidata.

Il y a près d’un an, j’avais estimé à tort que Wikidata était une erreur monumentale (qualificatif que je réserve à présent plutôt à Wikivoyage). La réalité est surtout qu’il s’agit d’un formidable outil qui permet de palier un manque nécessaire au traitement des informations communes à tous les wikis : la base de données. Or, nos tableaux des élections ne sont-ils pas autre chose que des éléments de base de données ? Il n’y a aucune analyse et rajouter du contenu en ferait des pages extrêmement lourdes à charger et qui provoqueraient des plantages du fait de la taille des tableaux et des éventuelles images, ce qui violerait les principes d’accessibilité et de synthèse. À partir de ces considérations, qu’est-ce qui empêche de transférer ces données sur Wikidata ?

Modèle de donnée de Wikidata

S’il existe un projet Wikimedia de base de données, pourquoi ne pas l’utiliser pour intégrer les bases de données de Wikipédia ? (HenkvD, CC-BY-SA 3.0)

Encyclopédisme, où es-tu ?

Victime de son succès, Wikipédia a de plus en plus de mal à exister et à s’imposer en tant qu’encyclopédie au sein du public. Aujourd’hui Wikipédia est plus connue comme le site où on peut tout trouver (quand ce n’est pas Google) que comme encyclopédie au sens strict ; d’ailleurs, le mot encyclopédie accolé à Wikipédia est complètement vidé de son sens et c’est la définition même du terme qui est aujourd’hui menacée. Car non seulement le public ne saisit plus la nature originelle de Wikipédia, mais cela touche également une certaine frange de la communauté avec des gens qui rédigent des articles de n’importe quelle nature sur n’importe quel sujet, pourvu que des sources fiables avec un minimum de qualité existent.

Cela amène à l’arrivée de pages complètement surréalistes pour une encyclopédie et souvent en manque total de synthèse. À force d’exiger une excellente exactitude et une excellente couverture des informations et des connaissances, on en oublie que l’un des piliers de la rédaction d’un article encyclopédique est la synthèse du contenu ; l’encyclopédie ne devient plus l’ensemble d’articles faisant état d’une synthèse de l’ensemble des connaissances humaines, mais un simple agglomérat d’informations plus ou moins organisées cherchant à être détaillées autant que possible.

Besoin de reconnaissance ?

La théorie voudrait que les projets Wikimedia soient un ensemble de projets dont la vocation est de transmettre le savoir. Chaque projet a pour cela un qualificatif qui lui est associé, renseignant sur ses objectifs et les types de contenu qu’il peut accueillir ou non. Ainsi, chaque projet est dissocié des autres de part sa nature et ses objectifs, mais y est également relié de part son contenu, car les différents projets sont inter-dépendants. En fonction de ce que veut faire un contributeur, il peut donc participer aux différents projets, surtout avec le SUL qui créé un compte automatiquement avec le même mot de passe.

Ensemble des logos des projets Wikimedia

Le système Wikimedia : un ensemble de projets en symbiose (Auteurs montage : Guillaume Paumier, Otourly, PiRSquared17 et Rillke ; © Wikimedia Foundation, voir conditions d’utilisations)

Pourtant, certains contributeurs refusent de contribuer à autre chose que Wikipédia (la grande opposition se fait notamment au niveau de Wikinews). Certes, on peut concevoir que l’on refuse de contribuer sur d’autres projets (chacun est libre de contribuer sur les projets qu’il souhaite), mais le problème arrive quand la personne veut absolument ajouter du contenu non-encyclopédique sur Wikipédia qui aurait sa place dans d’autres projets. Certains arguments avancés par ces personnes pour justifier leurs actions semblent montrer qu’elles recherchent une certaine reconnaissance par le biais de leurs contributions, et Wikipédia de par son trafic et la durabilité de son contenu est le projet le plus adapté à cet objectif.

Le succès de Wikipédia amène à un gros problème le concernant : on le transforme en trou noir absorbant tout type d’information. Le cercle initié est alors extrêmement vicieux ; le site ayant un fort trafic, on cherche à tout concentrer sur ce site pour que toutes les informations puissent être consultées, ce qui augmente le trafic et oblige à concentrer davantage… Il assez peu probable que le site Wikipédia disparaîtra dans quelques années, mais il semble à peu près certain que la nature encyclopédique est sacrifiée sur l’autel de la notoriété et de l’opportunisme.

Wikipédien : une activité à haut risque ?

Contribuer à Wikipédia, c’est avant tout vouloir partager son savoir et en permettre sa libre diffusion. Cependant, comme dans la plupart des cas, les principes de Wikipédia sont des armes à double tranchant, car ils sont aussi bien utilisés par ses soutiens que ses détracteurs. La majorité des wikipédiens sont des personnes anonymes contribuant sur des sujets qui ne peuvent pas réellement générer de polémique. Il existe cependant des cas (notamment les personnes vivantes ou les entreprises en activité) qui deviennent plus sensibles, car les sujets des articles et/ou leur partisans essayent parfois d’améliorer à leur façon certains articles les concernant. Et si jamais un ou plusieurs wikipédiens s’en mêlent, ils peuvent devenir la cible d’attaques. Être wikipédien deviendrait-il une activité risquée ?

Photographe de guerre britannique pendant la 2 GM

Contribuer à Wikipédia : une activité risquée pour l’individu ? (No 5 Army Film & Photographic Unit, DP)

Wikipédia et les personnalités : l’éternelle méprise

De par son excellent référencement dans les moteurs de recherche (notamment Google) et son très large champ d’application, Wikipédia est devenu un site presque incontournable pour toute personne souhaitant se renseigner sur un sujet. Par conséquent, de nombreuses personnes, entreprises ou autre structure cherchent à donner la meilleure image d’eux-même sur l’encyclopédie en ligne ou à se donner une notoriété qu’ils n’ont pas encore. Dans le premier cas, des personnes plus ou moins affiliées aux sujets des articles considérés cherchent à modifier l’article en lissant l’image de la personne ou de la structure en supprimant les passages qui pourraient porter préjudice et en mettant en valeur des qualités (existantes ou inventées). Dans le second cas, on chercher à imposer un article qui ne répond pas aux critères d’admissibilité de Wikipédia.

L’un des plus grands problèmes qui persistent est celui que la plupart des personnes ou institutions n’ont pas compris le but et le fonctionnement de Wikipédia. À ce titre, elles pensent que Wikipédia est un lieu comme LinkedIn, où l’on peut référencer n’importe qui et qu’elles ont un droit de regard (quand elles ne sont pas propriétaires) sur le contenu des articles les concernant. Cela amène parfois à des conflits plus ou moins importants entre des personnes souhaitant intervenir sur un article les concernant pour supprimer des informations les dérangeant, violant de fait la neutralité de point de vue (si ces informations disposent de sources vérifiables), et la communauté wikipédienne ; et les suites de tels conflits sont assez variables selon les cas.

De la mauvaise foi à l’attaque personnelle

Parmi tout ce joli monde, il existe bien entendu des personnes raisonnables qui comprennent vite ce qui ne va pas dans leur manière d’agir et qui se montre conciliantes ; aussi, les propos qui suivent ne s’appliquent qu’aux cas de personnes qui semblent vouloir partir en guerre contre Wikipédia, parce que la communauté n’a pas souhaité se soumettre à leur caprice.

Portrait de Napoléon III

« Je veux, alors obéissez ! » (Alexandre Cabanel, DP)

Apprendre que l’on n’a pas suffisamment de notoriété (dans le sens que nous faisons l’objet de critiques et d’analyses sur le long terme par des experts) heurte souvent l’ego de certaines personnes, tout comme le fait d’apprendre que non, elles n’ont aucune prérogative sur un article de Wikipédia dont elles sont le sujet. Plutôt que d’admettre cela, ces personnes rentrent dans un mécanisme de mauvaise foi où elles tentent d’abord de démontrer leur admissibilité par le biais de sources peu pertinentes et lorsque cela leur a été signalé, elles rentrent de manière plus ou moins automatique dans le processus de l’attaque personnelle, voire généralisée.

Dans ces attaques personnelles, on suppose que le détracteur est en réalité un incompétent qui passe juste son temps à satisfaire ses plaisirs et son pouvoir de petit chef. Lorsque l’attaque personnelle mène au blocage, soit la personne cesse, soit elle utilise son blog, son compte Twitter (ou autre réseau social) pour dénoncer la tyrannie qu’elle aurait découverte sur Wikipédia, soit en restreignant la communauté à un groupe de dictateurs en herbe, soit en se lançant dans des campagnes de diffamation envers ceux qui ont commis l’affront de les contester.

Des complotistes aux justiciers

Il existe des cas plus extrêmes de personnes souhaitant insérer ou faire disparaître des informations au nom de divers principes. Il existe par exemple des cas de personnes qui imaginent que Wikipédia est subordonnée à des organisations qui veulent faire taire la vérité qu’ils portent ; et qu’à ce titre, Wikipédia est coupable de censure honteuse qui empêche ces nouveaux prophètes autoproclamés d’illuminer le monde de leur lumière. Il est en effet impensable pour ces détenteurs de la bonne parole d’être en tort ; il existe nécessairement des forces obscures qui veulent les faire taire et qui ont infiltré la communauté de Wikipédia.

BD des cabalistes anonymes wikipédiens

Attention ! Wikipédia est infiltrée par des organisations qui censurent tout ! (Rama, CC-BY-SA 2.0)

Dans des cas encore plus extrêmes, il y a carrément des gens qui souhaitent porter plainte contre Wikipédia pour des motifs très risibles, dans la majorité des cas. La plupart des cas sont toujours les prophètes autoproclamés de la vérité qui menacent de porter l’affaire devant les tribunaux, car Wikipédia violerait des lois (qui n’existent que dans leur imagination). En revanche, il existe aussi des personnalités publiques assez puissantes qui n’hésitent pas à utiliser l’appareil judiciaire (généralement pour diffamation) afin de faire retirer un contenu à leur désavantage.

L’anonymat : la meilleure défense des wikipédiens

Certaines critiques de Wikipédia (et souvent parmi les plus virulentes) fustigent l’usage d’un pseudonyme et de l’anonymat sur l’encyclopédie. Selon eux, il s’agirait d’un manque de courage de la part des wikipédiens qui ne voudraient pas faire face à leurs responsabilités sur le contenu, notamment en cas de conflit avec une personne ou une organisation. En réalité, il ne s’agit pas plus d’une fuite des responsabilités que d’une protection nécessaire à l’encontre des pressions qui peuvent être exercées sur les wikipédiens (qui sont d’autant plus forte s’ils ont des statuts techniques, comme les administrateurs). Les deux principales garanties de l’indépendance de Wikipédia sont l’absence de publicité et l’anonymat.

Que se passerait-il s’il n’y avait pas d’anonymat ? Nous aurions une multiplication des cas comme celui de Rémi Mathis en avril 2013 ou celui de Diu en Grèce, avec des poursuites judiciaires pour tout et n’importe quoi. Il existe même des cas de chercheurs contribuant à Wikipédia en dévoilant leur identité réelle, et dont le chef du laboratoire pour lequel ils travaillent reçoivent régulièrement des coups de téléphone de la part de personnes en conflits avec ces chercheurs sur Wikipédia, pour se plaindre et/ou exiger le renvoi de ces derniers pour des motifs extérieurs à leur travail de chercheur.

Black out de Wikipédia en anglais de janvier 2012

Où serait la protection contre la censure sans l’anonymat ? (Japs 88, CC-BY-SA 3.0)

Pour conclure, le véritable risque pour un wikipédien est de contribuer à visage découvert. Avec l’accroissement de Wikipédia dans la vie des internautes, de plus en plus d’intérêts privés se penchent sur les articles les concernant pour masquer des informations gênantes et pour se montrer sous un jour plus favorable. Estimant avoir la loi de leur côté, car étant personnellement concernés par le contenu, certains n’hésitent pas à faire marcher l’appareil judiciaire ou, s’il n’en ont pas les moyens, d’entamer une campagne de diffamation à l’encontre des contributeurs avec lesquels ils sont en conflit.
Face à cela, l’anonymat est une garantie très sure, car la Wikimedia Foundation est peu encline à dévoiler les informations personnelles des utilisateurs de ses sites et l’anonymat protège la réputation de la personne morale qui est derrière le pseudonyme.

Wikipédia : des articles en plusieurs pages ?

On n’imagine pas à quel point le savoir peut être immense ; cette caractéristique se reflète bien dans certains articles de Wikipédia. En effet, certains d’entre eux se retrouvent avec une taille pouvant dépasser 200 ko, ce qui engendre des problèmes d’accessibilité lié au poids trop important de la page à charger. Ces articles doivent être réduits, mais il n’est pas toujours possible de le rendre plus concis en supprimant des informations qui le rendraient incomplet. Une solution pourrait exister : scinder l’article en plusieurs pages.

L’article encyclopédique : complet et concis

La rédaction d’un article encyclopédique est un art fort complexe, du fait de la nécessité de croiser les informations à partir de différentes sources, mais aussi de réussir à être complet tout en étant concis. Wikipédia se veut être une encyclopédie globale dans le sens où elle prend aussi bien les statuts d’encyclopédie généraliste que d’encyclopédie spécialisée. Cela ne signifie pas que les encyclopédies généralistes classiques sont moins complètes que Wikipédia, mais juste qu’il n’est pas dans leur nature d’avoir des articles sur le moindre détail d’un sujet, car cette caractéristique est réservée aux encyclopédies spécialisées.

Cette caractéristique d’être à la fois encyclopédie généraliste et spécialisée permet à Wikipédia de renfermer de nombreux articles sur des sujets très divers et pouvant être très spécifiques. Cependant, les différents articles ne doivent pas oublier d’être concis, ce qui implique la création d’articles détaillés (aspect spécialisé) pour être plus complet dans le développement d’un sujet précis d’un article plus global (aspect généraliste). Ainsi, la concision amène à la complétude et vice-versa, mais il existe certains sujets où il est difficile d’être concis et complet sans développer un texte sur de nombreux octets.

Scission des articles

Comme dit ci-dessus, la raison d’être des articles détaillés (en plus d’être une caractéristique d’une encyclopédie spécialisée) est de pouvoir développer de manière plus complète un thème précis d’un sujet, pour permettre à l’article général de garder une taille accessible à toutes les connexions à l’Internet. Cependant, certains sujets sont tellement vastes que tout rapporter sur une seule page web le rendrait inaccessible pour les connexions à débit faible et moyen. Le système des articles détaillés peut déjà être vu comme une forme de scission d’un seul grand article en plusieurs pages pour garantir une accessibilité à tous, mais tous les sujets ne peuvent pas rentrer dans ce système.

Comment contourner le problème ? Une solution serait de dispatcher le sujet en plusieurs pages selon un système similaire à celui que l’on trouve sur la version numérique d’Encyclopaedia Universalis. Il existe déjà quelques exemples de sujets subdivisés en plusieurs pages pour garantir l’accessibilité tout en garantissant la complétude. Un des plus emblématiques est le thème de l’histoire de la Savoie où l’article principal reste relativement succin, tandis que le gros du contenu est dispersé dans différents articles détaillés traitant de l’histoire de la Savoie par période historique (Antiquité, Moyen-Âge…).

Une évolution technique

Un petit défi technique se poserait : arriver à faire changer de page web de manière interactive pour les lecteurs, de telle sorte à ce qu’ils aient plus l’impression de lire un livre qu’une succession de pages web distinctes (exemple d’un système similaire : le site officiel de Peter Gabriel). Cela nécessite de réduire le temps de chargement de la page et donc son poids ; cette condition impliquerai de donner une taille maximale recommandée au-delà de laquelle il faudrait créer une nouvelle page pour l’article en question.

Au niveau organisation, il faudrait revoir le système des url des articles et mettre en place un système de type fr.wikipedia.org/wiki/Nom_de_larticle/page/numero_de_la_page ou bien rester sur le système actuel et nommer les articles en indiquant le numéro de page entre parenthèses. Pour améliorer la vérification, il faudra indiquer un espace de notes et références en fin de chaque page. La page portant le nom de l’article sans les numéros de pages indiquer pourrait devenir une page sommaire ou bien être un résumé des différentes pages composant le thème de l’article.

Bien entendu, un tel système ne devra pas nous faire oublier que le contenu des articles de Wikipédia, s’il doit être complet et accessible sur un plan technique, doit aussi rester concis, organisé et accessible sur le plan du contenu. Ce système ne doit pas amener à créer des articles de plusieurs dizaines de pages avec un contenu exclusivement réservé aux spécialistes.

Outil de retours des lecteurs : un échec ?

L’outil de retours des lecteurs arrive à la fin de sa période de test de 6 mois sur la Wikipédia francophone. Un sondage préliminaire à la prise de décision qui décidera de son avenir est en cours et montre que la majorité des contributeurs ne semblent pas favorables à son maintien. Avec ses 21,2 % d’avis jugés utiles (une proportion qui est restée plus ou moins constante depuis le déploiement de l’outil), on pourrait dire que le but initial de l’outil n’a pas été atteint et que cet essai est un échec ; en revanche, il est très révélateur des pratiques de consultation des articles et de la vision que les lecteurs lambda ont de Wikipédia.

Des résultats mitigés

Le but initial de l’outil de retours des lecteurs est de permettre une amélioration des articles en demandant directement l’avis des lecteurs. Une démarche qui est à la base sensée, surtout lorsque l’on sait que le lecteur est parfois mieux placé pour dire où sont les points qui ne vont pas (notamment sur une utilisation trop massive du jargon ou de concepts peu clairs pour un non-initié). Permettre aux lecteurs de donner leur avis est à la fois légitime et leur permet aussi de participer à l’élaboration de l’encyclopédie et d’avoir un premier contact informel avec la communauté qui rédige le contenu par la prise en compte des avis pertinents. Les œuvres collaboratives devant être réalisées avec toutes les parties concernées, la participation du lecteur est plus que naturelle dans le cas de Wikipédia.

J’avais, il y a un peu moins d’un an, indiqué pourquoi cet outil devait être adopté, avec un optimisme et un utopisme assez larges, même si je ne m’attendais pas non plus à avoir une énorme proportion d’un usage raisonné de cet outil par les divers lecteurs de Wikipédia. Quelles sont les statistiques globales ? 21 % d’avis jugés pertinents, 56 % d’avis pas vraiment utiles, 11 % d’avis inacceptables (insultes, diffamation…) et 12 % d’avis encore non examinés. Une chose assez ironique est que l’essai francophone se retrouve avec un taux d’avis pertinents deux fois inférieur à celui obtenu par les anglophones (40 %), alors que Wikipédia-fr dispose de la dernière version de l’outil, sensée corriger la plupart des défauts qui auraient amenés au taux anglophone.

Des lecteurs qui ne lisent pas

Si le but initial n’a pas vraiment été atteint et le test non-concluant, il a cependant été assez révélateur de la manière dont la plupart des gens consultent les articles de Wikipédia. On reproche aux gens de faire confiance aveuglément aux contenus présents sur Internet et on insiste bien de vérifier et de croiser les sources des informations (ce que les sites comme Wikipédia permettent aisément). Force est de constater que la plupart des gens ne font pas non seulement confiance de manière aveugle au contenu des articles, mais qu’ils ne les lisent carrément pas ! Ou du-moins, ils s’imaginent que toutes les informations qu’ils jugent importantes sur un sujet seront dans l’introduction et que si elle n’y est pas présente, c’est qu’ils ne la trouveront pas sur Wikipédia. Ce constat part du signalement de commentaires récurrents demandant l’ajout d’informations déjà présentes dans l’article.

Une autre grande tendance est la demande systématique d’images dans la plupart des commentaires jugés pertinents ou moyennement pertinents. On peut distinguer ceux qui demandent des images sur des articles qui n’en disposent pas et ceux qui veulent plus d’images sur des articles qui en ont déjà. Dans les deux cas, ces requêtes sont révélatrices d’une méconnaissance de la plupart des lecteurs des problématiques liées à l’illustration sous licence libre et au bénévolat qui est le moteur des projets de la Wikimedia Foundation. La plupart des gens s’imaginent qu’il suffit de demander pour que l’on dépêche un photographe sur place pour illustrer un article ou bien encore qu’on peut pomper la première photo venue sur Internet. Double méconnaissance des problématiques liées au droit d’auteur et de la pratique bénévole, qui permet à Wikipédia et à Commons de tourner, et de ses contraintes.

Un manque d’éducation encyclopédique

C’est une thèse qui revient régulièrement dans mes billets sur l’encyclopédisme et son rapport avec la société, mais elle explique en assez bonne partie pourquoi l’outil de retours enregistre aussi peu d’avis pertinents (en faisant abstraction des vandalismes et autres imbécilités) avec des demandes d’illustration intensive, des demandes d’ajouts d’informations déjà présentes dans les articles et des demandes d’informations de nature non-encyclopédique.

La première chose est que les gens n’ont pas de réelle éducation encyclopédique et ne font pas la différence entre savoir et information et entre savoir et vérité ; dans leur esprit, ces notions sont similaires, sinon identiques. Face à un site comme Wikipédia qui prétend vouloir recenser l’ensemble du savoir humain, les gens s’imaginent qu’ils pourront y trouver toutes les informations en détail de A à Z, en passant par ce qui relèverai vraiment du savoir à l’information de guide touristique jusqu’au dernier buzz people. Ils font par ailleurs preuve d’un certain égocentrisme en s’imaginant que l’information qu’ils recherchent et qu’ils estiment primordiale se trouvera en tête des articles et non pas dans le blabla qu’ils ne veulent pas lire par paresse intellectuelle. Ils exigent au site de faire une chose qui n’est pas encore réalisable : lire dans leurs pensées. En réalité, ils utilisent plus Wikipédia comme un moteur de recherche amélioré que comme une encyclopédie et cela s’explique de manière simple.

Dans l’inconscient collectif, l’encyclopédie reste toujours la collection de gros bouquins chers qui prennent la poussière en haut de la bibliothèque. Pour les gens un peu plus numérisés, l’encyclopédie se trouve aussi sur des CD-ROM, voire sur les sites web des grandes entreprises historiques de l’encyclopédisme. En revanche, Wikipédia n’est pas perçu comme une encyclopédie par un public qui n’arrive pas à se détacher de cette image de l’encyclopédisme qui appartient de plus en plus au passé. Plusieurs facteurs en sont la cause : l’interface de lecture, la nature communautaire et diversifiée de ses rédacteurs, mais surtout le caractère ouvert qui permet la libre modification à n’importe quel internaute. Tout cela fait que pour les gens, Wikipédia est un site qui peut avoir n’importe quelle information possible et imaginable et que l’on peut y trouver tout et n’importe quoi ; et dans le cas où ce que l’on cherche n’existe pas, on le signale, peut importe que ce soit du savoir, vu que Wikipédia peut tout avoir !

Voici les principaux facteurs qui expliquent la plupart des avis récoltés et l’échec de la phase de test de l’outil de retours.

Doit-on abroger définitivement l’outil de retours ?

Cet échec doit-il cependant nous obliger à nous détourner définitivement de ce type d’outil ? Pas nécessairement, car la participation directe et indirecte des lecteurs à l’élaboration de l’encyclopédie est une constante obligatoire pour permettre au contenu d’être ce qu’il doit être : complet et accessible. Par ailleurs, plus le nombre de points de vue sur un article est élevé et plus le ou les rédacteurs sauront quels sont les points à corriger pour que l’article soit accessible (dans tous les sens du terme) au plus grand nombre de personnes tout en étant assez complet. De nouveaux moyens d’interactions avec les lecteurs devront être pensés et envisagés, sans pour autant tomber dans un côté trop réseau social qui sortirai Wikipédia de son rôle d’encyclopédie avec des systèmes piqués à Facebook ou Twitter.

Le concept de l’outil en lui-même n’était pas mal pensé, mais il n’est pas adapté à la situation relationnelle qu’entretient Wikipédia avec son lectorat. La majorité des gens qui pourraient émettre des avis pertinents n’utilisent pas l’outil, car ils modifient et complètent eux-mêmes les articles. La faible proportion d’avis valables s’explique également par le fait que ceux qui utilisent l’outil sont majoritairement des gens qui n’ont pas compris la nature et le fonctionnement de Wikipédia (sans parler des vandales et autres noobs) et qui font par ailleurs preuve d’une grande paresse intellectuelle en s’imaginant qu’on va pouvoir tout leur servir sur un plateau sans qu’ils fassent le moindre effort.

Au final, s’agit-il vraiment d’un échec ? Plutôt d’un semi-échec, car si le but initial n’a pas du tout été atteint, il a permis de montrer que de grands progrès sont encore à faire pour expliquer au public ce qu’est réellement Wikipédia, tout en montrant que les avis des lecteurs peuvent parfois être pertinents. Et même quand ils ne le sont pas, ça peut toujours être agréable d’être remercié ou récompensé par un bravo.