Vie privée : vers une banalisation de l’espionnage de masse ?

Les scandales des écoutes de la NSA montrent que les réseaux sociaux sont des cibles privilégiées des services de renseignement. Dans un Internet qui devient la cible de toutes les organisations, gouvernementales comme non-gouvernementales, pour lesquelles la vie privée est un obstacle, les réseaux sociaux deviennent des lieux incontournables de ce qui se passe sur le web et engrangent toujours plus d’utilisateurs. La destruction de la vie privée risque t-elle de nous conduire vers une société où l’individu n’existe plus ?

Antennes du GCHQ

L’espionnage de masse annonce t-il une société ouverte où l’individu et l’intimité n’ont plus leur place ? (Nilfanion, CC-BY-SA 3.0)

La société de l’ego

La société change avec les révolutions et la notre n’échappe pas à la règle. Avec la révolution d’Internet, les codes et les rapports entre les individus changent sur tous les plans, aussi bien sur le réseau que dans ce que l’on nomme parfois la vie réelle. Grâce aux nouveaux moyens technologiques et du fait que les médias de masses créent des idoles éphémères, les gens peuvent et veulent mettre en avant leur propre personnalité et leurs actions. Ainsi, par le biais des réseaux sociaux, ils exposent leurs actions, dans le but de les faire connaître et de les partager (quel que soit le degré de l’ego utilisé). La personne devient par conséquent une personnalité publique (certes à petite échelle).

En effet, la société semble aujourd’hui exiger de ses membres à ce qu’ils s’exposent publiquement, à ce que nous ayons tous une vitrine publique pour que nous puissions tous bénéficier des bienfaits de la vie publique. Cependant, on omet de préciser qu’avoir une vie publique se fait au détriment de la vie privée et que le voyeurisme vis-à-vis de cette dernière augmente au fur et à mesure que l’on devient de plus en plus publique. Par analogie, on pourrait placer la vie privée et la vie publique de part et d’autre d’une balance ; dans cette configuration, le gain de poids de l’une se fait toujours au détriment de l’autre. L’inconvénient avec Internet est que l’ajout de poids à la vie publique au détriment de la privée est une action irréversible.

Avec une telle situation, il est bien plus aisé de faire accepter des pratiques immorales, comme l’espionnage de masse, qui détruisent la vie privée, car la société exige et accepte de fait l’absence de vie privée pour ses membres. Le résultat est que à terme, la société n’accepte en sont sein que ceux qui font la démarche de sacrifier leur vie privée et de la transformer en vie publique. Étrangement, ce genre de pratique fait écho avec des cérémonies d’initiation permettant l’entrée dans certaines sectes aux pratiques douteuses et peu recommandables…

Facebook man

Avec les réseaux sociaux, nous ouvrons notre journal intime au monde entier et ce, pour l’éternité. (Maxo, CC-BY 3.0)

La fin de l’individu et de l’altruisme

Et si l’espionnage de masse était définitivement banalisé ? Et si les citoyens n’avaient plus aucune intimité ? Irions-nous vers une société où le citoyen honnête est celui qui dévoile toutes ses actions, tandis que le criminel en puissance serait celui qui chercherait à les cacher ? Cela semble en tout cas être la mentalité qui règne dans une partie de la société où l’on considère que non seulement il est normal que l’État sache tout de nous (oubliant que l’intimité ne s’arrête pas aux commentaires débiles sur Facebook ou aux courriels sans contenu important), mais qu’en plus, celui qui veut protéger sa vie privée cherche à cacher quelque chose, un quelque chose qui est forcément suspect.

Cette suspicion infondée est en fait un comportement humain tout ce qu’il y a de plus normal. Une chose que l’on ignore est une chose inconnue, or l’Homme a une peur bleue de l’inconnu et imagine le pire (et considère rarement le meilleur). De ce sentiment sous-jacent naît en partie le principe que cacher quelque chose est mal et que tout savoir est nécessairement bien. Le plus inquiétant dans cette affaire est que l’individu se détruit lui-même en niant sa propre intimité et celle des autres. Paradoxalement, cet individualisme peut aussi être à l’origine d’un égoïsme fondé sur le déni de la réalité selon lequel, ces affaires d’espionnage de masse ne concernent que les autres et donc qu’il n’y a pas de raison de se soucier d’une chose qui ne nous concerne pas.

Protéger sa vie privée : bientôt un délit ?

Si la très grande majorité des citoyens était connectée aux réseaux sociaux et y racontait sa vie, on pourrait envisager que la cible privilégiée des agences de renseignement deviendraient les personnes qui n’y sont pas connectées. Dans un futur proche et sombre, la non-divulgation de sa vie privée pourrait bien devenir un délit de facto, voire même un jour de jure. Dans certaines parties de la société, cette mentalité est déjà bien ancrée ; ainsi, Tor subit parfois des accusations d’être un nid de criminels et terroristes en tous genres, alors que le réseau est à la base utilisé à la fois par les personnes vivant dans des pays où l’Internet est contrôlé (Chine, Iran…) et par des personnes qui cherchent à protéger leur vie privée tout en naviguant librement sur le réseau, et ce de manière honnête.

Logo de l'HTTPS

Protéger sa vie privée, bientôt un délit contre l’État et la société ? (Rock1997 & Fabio Lanari, CC0)

Il est cependant clair que nous sommes à une période charnière où l’espionnage de masse et la vie privée sont dans un lutte à mort. Selon les réactions et la mentalité qui l’emportera au sein de la société, les citoyens accepteront de défendre ce qui fait partie de leurs libertés et droits fondamentaux, ou bien accepteront de les sacrifier sur l’autel de la sécurité, menant vers toutes les dérives possibles et imaginables pour le futur.

Benjamin Franklin : « Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité. »

Publicités

La science est au service de la société et non de l’économie

En parallèle de ce billet, je vous propose un sondage pour que vous puissiez donner votre avis à propos de l’accès aux publications scientifiques pour la population.

Dessin d'un homme dans une tête remplie de note

L’Humanité peut-elle avancer avec une science aux commandes de la finance ? (Frits Ahlefeldt, CC-BY-SA 3.0)

À l’instar de la culture, la science est une notion humaine aussi vieille que l’Humanité elle-même. Les sociétés humaines ont su évoluer au gré des avancées scientifiques et techniques (les deux allant souvent de pair). De ce fait, la science est une pratique dont l’objectif est de faire avancer l’Humanité, mais cette notion est remise en cause par le modèle économique ultra-libéral actuel qui prône que toute pratique humaine doit être source de revenus et que les pratiques qui ne le sont pas doivent être supprimées à jamais. La science est au service de la société, mais peut-elle encore répondre à cette mission dans un monde dominé par la finance ?

La science et les avancées sociétales

Il est difficile de ne pas associer la science à la société ; l’Histoire est parsemée d’épisodes où des avancées scientifiques ont eu des conséquences non-négligeables pour les sociétés humaines. Que permettent les découvertes scientifiques ? Beaucoup de choses, à partir du moment où le dogme religieux et la croyance ne s’y mêlent pas. Car il n’est de plus grand ennemi de la science et de la raison que la croyance et le dogme rigide ; les premiers permet l’ouverture, tandis que les seconds sont sources de renfermement sur soi-même et d’intolérance.

La science permet à l’Homme de se poser des questions sur sa place dans l’Univers et de trouver les moyens d’y répondre. La découverte des mécanismes et des lois qui régissent notre univers nous permet de les comprendre et par la suite, de les utiliser à notre avantage par le biais d’avancées technologiques. La quasi-totalité des objets que nous utilisons actuellement ont pu être conçus grâce aux découvertes majeures faîtes au cours du XIXe et du XXe siècle dans divers domaines.

La société évolue au gré des découvertes scientifiques et techniques. Ainsi, l’Homme qui a longtemps cru être au centre du monde, du fait des dogmes religieux, a découvert qu’il n’était qu’une infime poussière dans un lieu à la fois quelconque et particulier d’un vaste univers infini. La science permet à l’Homme d’avancer et de se poser les bonnes questions sur sa place dans le monde et dans la chaîne de l’évolution. De la même manière, les avancées scientifiques ont contribué à des avancées techniques qui ont changé la façon dont l’Homme pouvait agir avec son environnement et avec ses semblables.

Schéma comparant le modèle géocentrique de Ptolémée du modèle héliocentrique de Copernic

Les avancées scientifiques permettent à l’Homme d’évoluer et de réfléchir à sa place dans l’Univers (Niko Lang & Booyabazooka, CC-BY-SA 2.5)

Quand l’économie et la finance prennent le contrôle

Les sociétés du XXe et du XXIe siècle sont peu à peu dominées par un nouveau dogme, une nouvelle religion qui s’appelle économie et finance, dont le dieu tout-puissant est l’argent et dont la seule raison d’exister est le profit. Comme la religion chrétienne au Moyen Âge, cette nouvelle religion s’immisce dans toutes les couches et toutes les actions de la société et la contrôle par tous les moyens. La science n’échappe pas à ce contrôle et doit se plier aux exigences du nouveau dogme, sous peine d’être brûlée vive sur le bûcher pour hérésie.

Que devrait donc être la science pour ce monde de la finance ? Rentable, comme toute autre action humaine. De fait, la recherche scientifique n’a alors d’intérêt que si elle permet de déboucher sur d’énormes profits à court terme (hydrocarbures, médicaments…), car le monde de la finance ne connaît pas le long terme. Par conséquent, la recherche publique, qui existe pour des raisons moins matérielles tout en étant aussi utile, est mise au pilori et subit de plein fouet différentes restrictions budgétaires de la part des pouvoirs publics, qui sont parfois compensées dans certains domaines par des investissements privés.

Portrait de Louis Pasteur

Les recherches scientifiques amènent à des découvertes qui peuvent avoir un grand impact sur la vie des hommes, comme la vaccination (Albert Edelfelt, DP)

La situation actuelle de la matérialisation de la science omet de nombreux passages de l’Histoire qui nous montrent que certaines découvertes scientifiques ont été à l’origine d’avancées techniques bien des décennies, voire des siècles après. Ainsi, la télégraphie sans fil de Marconi fut mise au point plus de 10 ans après la découverte des ondes radios par Hertz. L’Humanité a toujours avancée grâce à des projets à vision sur le long terme et la science fonctionne toujours selon ce principe. L’important en science n’est pas de savoir quand arrivera et combien rapportera une découverte, mais de savoir si la démarche scientifique apportera une réponse à la question posée.

La science marchandisée

Cette marchandisation de la science amène à un problème d’autant plus grave : les citoyens ne peuvent consulter les résultats des recherches scientifiques effectuées par les chercheurs travaillant dans les laboratoires, publics comme privés. Le problème ? Un modèle économique monopoliste et fermé prôné par les grandes maisons d’éditions des revues scientifiques qui font payer à prix d’or leurs abonnements (des prix en constante augmentation, au point que les bibliothèques universitaires n’arrivent plus à suivre). Par ailleurs, ces dernières font payer l’accès aux données et aux articles, mais font également payer les chercheurs pour le droit à publier chez elles.

La publication scientifique est aujourd’hui entre les mains d’entreprises cotées en bourse, accusant des centaines de millions de dollars de chiffre d’affaire, pour lesquelles la recherche scientifique est devenue un juteux marché très lucratif. Ici, la loi de la finance a remplacé celle de l’éthique et l’appât du gain a remplacé l’intérêt culturel et humaniste. Ce fonctionnement, non-démocratique, amène à une fermeture de la science qui devient un domaine réservé à ceux qui ont les moyens de payer et aux experts qui naviguent dans le domaine.

Enseignement scientifique dans une classe du Queensland en 1946

Un enseignement scientifique de qualité sera t-il encore possible dans un système qui prône un élitisme économique ? (Queensland State Archives, DP)

Cela a de nombreuses conséquences négatives aussi bien pour la recherche scientifique que pour la société. L’absence de transparence autour des publications et des pratiques scientifiques de certaines entreprises privées amène à une défiance de la population envers la science et permet aux obscurantistes de tirer à volonté contre leur ennemi juré, avec l’assentiment d’une partie de la société. La recherche scientifique publique est par ailleurs mise à mal, car cette marchandisation à des prix exorbitants réduit les possibilités de partage des travaux entre les chercheurs et empêche donc les avancées scientifiques de se dérouler dans de bonnes conditions. Par ailleurs, la réduction de l’accès aux publications a également un impact négatif sur la formation des jeunes chercheurs qui ont moins de références à leur disposition.

Vers une science ouverte aux citoyens

Page d'un article scientifique sur le fonctionnement de l'open access

Les articles scientifiques en open access sont l’avenir de la science à l’ère du numérique (Laakso, M. et Björk, B. C., CC-BY 3.0)

Malgré ce tableau très noir, les initiatives pour permettre un accès ouvert (ou open access) aux publications scientifiques se multiplient. Bien qu’il soit encore timide, on peut citer en France le portail HAL qui rassemble de nombreuses publications en libre accès pour n’importe quel public. Il peut aussi exister certains programmes de recherche scientifique qui travaillent en totale transparence et qui permettent un libre accès à leurs résultats de recherche, à l’instar de l’International Ocean Discovery Program. Par ailleurs, de nombreuses organisations soutiennent le mouvement de l’open access aux publications scientifiques, comme l’Open Science Federation.

Ce mouvement peut aussi amener à des créations de revues scientifiques en open access, mais aussi à de graves dérives. Sans contrôle, ce système peut engendrer la publication d’articles fantaisistes, sans aucune valeur réelle scientifique, ou permettre à certains opportunistes de faire de gros bénéfices en surfant sur un mouvement en vogue. Cependant, une meilleure transparence dans le système de publication est le levier principal qui permettra un accès ouvert et fiable aux publications scientifiques.

Nous ne devons pas non plus oublier que ce combat se heurte à de puissants intérêts financiers monopolistes qui exercent une très forte pression sur les pouvoirs publics. C’est un combat qui peut parfois mener à la mort, comme nous l’a montré le suicide du jeune américain Aaron Swartz en janvier 2013, sur le point d’être condamné à plusieurs décennies de prison pour avoir été sur le point de mettre en accès ouvert des millions de publications scientifiques de JSTOR.

Privacy is a fundamental right, not an anomaly

Version en anglais de mon billet La vie privée est un droit fondamental, pas une anomalie, 11 février 2014
English version of my article La vie privée est un droit fondamental, pas une anomalie, february 11th, 2014

On the occasion of the event The Day We Fight Back (a day of actions against mass surveillance), organized by many NGO which defend privacy and actors of the Internet, I’m reacting about a talk of Vint cerf, a very important member of Google, and recognized as one of the father of the net. For him: ‘privacy may be an anomaly’.

Logo de The Day We Fight Back

Day of actions against mass surveillance (The Day We Fight Back, CC-BY-SA 4.0)

Fundamental rights against private benefits

Principle of a fundamental human right is that everybody mustn’t skirt or crush it, whatever the reason. This is the theory, but reality shows these rights are often crushed by practises which are often at the limit of the legality. A fundamental right as that to have a privacy, that is do something which nobody can know, is very inconveniant for many institutions or compagnies. They skirt it by using many ways: a state can proclame an act to reduce the privacy, refer to security of the country or similar; compagnies which possess web sites can proceed with a big opacity when an internaut is connecting… In all cases, a practise is still used: missing of transparency and therefore of democracy.

Passive citizens

In democracy, people is ruler and institutions and organizations which serve citizens must act with a total transparency, whatever the kind of their actions. However, in many democratic country, many citizens are passive about matters related to the Internet and the privacy. That’s the paradox of our society which is hyper-connected, but its members are diconnected. They don’t worry about their freedom and their rights on the net. Thus, institutions and compagnies allow themselves to act as they want, because it is any great claim from citizens to want the respect of their rights. A society which don’t worry about the respect of its freedom and its rights will lose them; the past abound of many examples of this, and the present to.

World will become that announced by Google ?

Google is accustomed to play the worrying oracle about future of the privacy and of the Internet. However, this web compagny is not the only which express this idea, many compagnies, politicians or members of intelligence agencies say the same. What is the goal of this speech ? To scare us ? To justify immoral practices ? In fact, they say that states and compagnies do this, because it is not a bad thing, they are just following a new movement which is inevitable. This will crush the privacy, which they consider as an anomaly. Furthermore, they say if citizens have nothing to have, they wouldn’t fear from Big Brother.

We can consider this speech as a warning or an incitement of action to defend ourself. They say to us: ‘you complain that we are violating your rights, but you don’t defend them, so you must act if you don’t want lose them in a near future’. Indeed, a such apocalyptic speech about privacy couldn’t have the sense that the lose of the privacy is a destiny. We must say to ourself that we have the power to change this situation and it is our role to act. Many organizations are defending human fundamental rights, and they need to be supported by a maximum of citizens to achieve this.

La vie privée est un droit fondamental, pas une anomalie

À l’occasion de l’événement The Day We Fight Back (journée de lutte contre la surveillance de masse), organisé par plusieurs ONG de défense de la vie privée et acteurs de l’Internet, je me permet de rebondir sur un propos tenu il y a maintenant plusieurs mois par Vint Cerf, l’un des acteurs les plus importants de l’entreprise Google, et aussi considéré comme l’un des pères fondateurs de l’Internet. Selon lui, « la vie privée pourrait en réalité être une anomalie » et « il sera de plus en plus difficile pour nous de [la] garantir. »

Logo de The Day We Fight Back

Journée d’actions contre la surveillance de masse (The Day We Fight Back, CC-BY-SA 4.0)

Droit fondamental contre intérêts

Le principe d’un droit fondamental humain est que rien ni personne ne peut le contourner ou le piétiner, pour n’importe quelle raison. Voilà pour la théorie, mais la pratique montre que ces droits sont souvent mis à mal par des pratiques qui fleurtent très souvent avec l’illégalité. Un droit fondamental comme celui d’avoir une vie privée, c’est-à-dire pouvoir faire des choses sans que personne ne soit au courant, est extrêmement gênant pour de nombreux acteurs (états, entreprises privées…). De nombreux états comme entreprises contournent le respect de ce droit par des moyens très divers : certains états proclament des lois dans ce sens, invoquant des motifs sécuritaires ou assimilés, les entreprises détenant des sites web agissent avec une relative opacité quand un internaute est connecté… Dans tous les cas, une pratique est systématique : l’absence de transparence, et donc de démocratie.

Des citoyens passifs

Dans une démocratie, ce sont le peuple est souverain et les citoyens doivent recevoir des comptes de la part de ceux qu’ils ont choisi pour leur rendre service ou agir en leur nom. Ce principe de base nécessite donc une transparence sur les activités des institutions, quelle que soit leur nature. Cependant, dans de nombreux pays démocratiques, de nombreux citoyens sont passifs vis-à-vis des affaires liées à l’Internet et à la vie privée. Le paradoxe de notre société actuelle est qu’elle est hyper-connectée au réseau mondial, mais que ses membres en sont complètement déconnectés et ne ce soucient pas de leur liberté et de leurs droits sur le réseau. À partir du moment où il n’y a pas d’exigence suffisamment forte de la part des citoyens pour exiger le respect des droits, les états et les intérêts privés ont un véritable boulevard devant eux où ils peuvent s’autoriser à agir comme bon leur semble. Comme souvent, une société qui ne se soucie plus de la sauvegarde de ses libertés et de ses droits fini par les perdre ; le passé regorge de (trop) nombreux exemples, et le présent également.

Le monde sera t-il celui décrit par Google ?

Comme le montre ce billet très intéressant sur Rue89, Google est habituée à jouer les évangélistes noirs à propos du devenir de la vie privée et de l’Internet en général. Par ailleurs, le géant américain du web n’est pas le seul à tenir un tel discours, d’autres géants du web font de même, et même des politiciens ou des responsables de services de renseignements. Quel est le but d’un tel discours ? Nous effrayer ? Justifier des pratiques immorales ? La réalité est quelque part de dire que les états et les entreprises agissent ainsi, parce que elles ne font rien de mal, si ce n’est suivre un mouvement qui serait inéluctable et qui écraserait ce qu’ils considèrent être une anomalie. Discours supplémentaire pour que ce futur s’insère sans problème dans la tête des citoyens : s’ils n’ont rien à cacher, ils n’ont alors rien à craindre de Big Brother.

On peut aussi voir ce discours comme un avertissement ou une incitation à agir pour nous défendre. L’un des sens sous-jacent de ce discours est bien de nous dire : « vous vous plaigniez que nous violons vos droits, mais vous ne les défendez pas, donc agissez si vous ne voulez pas les perdre dans un futur proche ». En effet, un tel discours apocalyptique à propos de la vie privée ne doit pas nous faire dire qu’il s’agit d’une fatalité, mais nous devons nous dire que nous avons le pouvoir de changer la situation et que c’est à nous d’agir. De nombreuses organisations sont engagées dans la défense des droits fondamentaux humains, et elles ont besoin du soutien d’un maximum de citoyens pour réussir.

Le cercle vicieux de la peur et de l’extrémisme

Internet. Un mot qui désigne un réseau dimensionnel et planétaire unique, mais qui a une connotation négative dans l’inconscient d’une partie des couches de la société. Pour certains, ce mot exprime l’ignorance et la bêtise, pour d’autres les réseaux sociaux et le narcissisme exacerbé, ou encore la domination américaine sur le monde… L’un des grands paradoxes du début de ce siècle est précisément l’Internet et la vision mitigée que la société en a.

Pourquoi ce réseau mondial et décentralisé, qui n’a pour seule raison d’exister celle d’être un lieu de libertés, d’échange et de partage à une échelle globale, peut-il être considéré de manière à la fois négative et aussi étriquée ?

La peur de la société

La première chose est que l’Internet, malgré lui, inquiète, voire même, fait peur. Tout d’abord, parce qu’il s’agit d’une chose peu connue, or l’être humain réagit à l’inconnu par la peur qui conduit souvent à l’agressivité. Alors que nous devrions faire preuve de curiosité et d’audace vis-à-vis du réseau, nous en avons peur et n’osons ne rien y faire, préférant laisser faire ceux qui s’y connaissent. Une chose qui est très dangereuse, car le refus de connaître une chose nous entête à mal la considérer, sans parler qu’une telle ignorance volontaire mène à la naïveté vis-à-vis des dangers qui peuvent aussi la caractériser.

Les élites détenant le pouvoir et le savoir ont également peur de l’Internet, car il est leur concurrent le plus direct et la remise en cause de leur pouvoir. À ce titre, ils font tout pour le dénigrer et alimenter les peurs et méconnaissance que nous avons vis-à-vis de l’Internet. Dans leur discours, le réseau mondial est au mieux un repaire de no-life acculturés, au pire, un réseau de criminels à mettre incessamment sous peu derrière les barreaux.

Quand la peur mène à l’extrémisme

S’inquiéter d’une chose peut mener à des chemins dangereux, parfois extrémistes. Et pour l’Internet, comme pour bien d’autres choses, ce constat est très flagrant. Il y a notamment l’extrémisme élitiste, qui consiste à attaquer systématiquement l’Internet et ses acteurs afin d’alimenter les peurs et la méfiance constante vis-à-vis du réseau. À leur prétendue lumière, ils opposent ce qu’ils considèrent comme étant une anomalie génétique dans leur monde parfait et conformiste. Ils font passer l’Internet pour un lieu dangereux, où les pires choses arrivent, tenu par des ignorants et des criminels en tous genres.

Les conséquences de cela sont l’arrivée de comportements extrémistes au sommet des structures étatiques qui tentent de contrôler l’Internet au nom de prétextes alimentés par ces peurs. Ainsi, le contrôle total de l’Internet serait nécessaire au nom de la lutte contre la criminalité et au nom de la sécurité nationale, comme si les cibles annoncées se baladaient dans la partie visible de l’Internet, alors qu’elles naviguent dans des zones plus sécurisées et bien plus secrètes, où l’internaute lambda n’y va jamais (ou alors y arrive par accident). Sans parler que derrière, l’état devient paranoïaque et considère tout humain présent sur l’Internet comme un criminel en puissance.

L’extrémisme des classes dominantes se produit lorsqu’elles s’aperçoivent que leur pouvoir est en train de leur échapper. Elles se montrent alors de plus en plus répressives pour tenter de rester sur leur trône qui leur revient (paraît-il) de droit divin. Cependant, le principe de la démocratie qui est l’un des fondements de l’Internet et de nos sociétés modernes est que ce soit le peuple qui décide de sa destinée, sans être conduit par une minorité prétendument supérieure. Cette minorité voit son pouvoir contester et lui échapper et personne ne la pleurera quand elle rendre ce qu’elle n’aurait jamais dû s’accaparer.