La science est au service de la société et non de l’économie

En parallèle de ce billet, je vous propose un sondage pour que vous puissiez donner votre avis à propos de l’accès aux publications scientifiques pour la population.

Dessin d'un homme dans une tête remplie de note

L’Humanité peut-elle avancer avec une science aux commandes de la finance ? (Frits Ahlefeldt, CC-BY-SA 3.0)

À l’instar de la culture, la science est une notion humaine aussi vieille que l’Humanité elle-même. Les sociétés humaines ont su évoluer au gré des avancées scientifiques et techniques (les deux allant souvent de pair). De ce fait, la science est une pratique dont l’objectif est de faire avancer l’Humanité, mais cette notion est remise en cause par le modèle économique ultra-libéral actuel qui prône que toute pratique humaine doit être source de revenus et que les pratiques qui ne le sont pas doivent être supprimées à jamais. La science est au service de la société, mais peut-elle encore répondre à cette mission dans un monde dominé par la finance ?

La science et les avancées sociétales

Il est difficile de ne pas associer la science à la société ; l’Histoire est parsemée d’épisodes où des avancées scientifiques ont eu des conséquences non-négligeables pour les sociétés humaines. Que permettent les découvertes scientifiques ? Beaucoup de choses, à partir du moment où le dogme religieux et la croyance ne s’y mêlent pas. Car il n’est de plus grand ennemi de la science et de la raison que la croyance et le dogme rigide ; les premiers permet l’ouverture, tandis que les seconds sont sources de renfermement sur soi-même et d’intolérance.

La science permet à l’Homme de se poser des questions sur sa place dans l’Univers et de trouver les moyens d’y répondre. La découverte des mécanismes et des lois qui régissent notre univers nous permet de les comprendre et par la suite, de les utiliser à notre avantage par le biais d’avancées technologiques. La quasi-totalité des objets que nous utilisons actuellement ont pu être conçus grâce aux découvertes majeures faîtes au cours du XIXe et du XXe siècle dans divers domaines.

La société évolue au gré des découvertes scientifiques et techniques. Ainsi, l’Homme qui a longtemps cru être au centre du monde, du fait des dogmes religieux, a découvert qu’il n’était qu’une infime poussière dans un lieu à la fois quelconque et particulier d’un vaste univers infini. La science permet à l’Homme d’avancer et de se poser les bonnes questions sur sa place dans le monde et dans la chaîne de l’évolution. De la même manière, les avancées scientifiques ont contribué à des avancées techniques qui ont changé la façon dont l’Homme pouvait agir avec son environnement et avec ses semblables.

Schéma comparant le modèle géocentrique de Ptolémée du modèle héliocentrique de Copernic

Les avancées scientifiques permettent à l’Homme d’évoluer et de réfléchir à sa place dans l’Univers (Niko Lang & Booyabazooka, CC-BY-SA 2.5)

Quand l’économie et la finance prennent le contrôle

Les sociétés du XXe et du XXIe siècle sont peu à peu dominées par un nouveau dogme, une nouvelle religion qui s’appelle économie et finance, dont le dieu tout-puissant est l’argent et dont la seule raison d’exister est le profit. Comme la religion chrétienne au Moyen Âge, cette nouvelle religion s’immisce dans toutes les couches et toutes les actions de la société et la contrôle par tous les moyens. La science n’échappe pas à ce contrôle et doit se plier aux exigences du nouveau dogme, sous peine d’être brûlée vive sur le bûcher pour hérésie.

Que devrait donc être la science pour ce monde de la finance ? Rentable, comme toute autre action humaine. De fait, la recherche scientifique n’a alors d’intérêt que si elle permet de déboucher sur d’énormes profits à court terme (hydrocarbures, médicaments…), car le monde de la finance ne connaît pas le long terme. Par conséquent, la recherche publique, qui existe pour des raisons moins matérielles tout en étant aussi utile, est mise au pilori et subit de plein fouet différentes restrictions budgétaires de la part des pouvoirs publics, qui sont parfois compensées dans certains domaines par des investissements privés.

Portrait de Louis Pasteur

Les recherches scientifiques amènent à des découvertes qui peuvent avoir un grand impact sur la vie des hommes, comme la vaccination (Albert Edelfelt, DP)

La situation actuelle de la matérialisation de la science omet de nombreux passages de l’Histoire qui nous montrent que certaines découvertes scientifiques ont été à l’origine d’avancées techniques bien des décennies, voire des siècles après. Ainsi, la télégraphie sans fil de Marconi fut mise au point plus de 10 ans après la découverte des ondes radios par Hertz. L’Humanité a toujours avancée grâce à des projets à vision sur le long terme et la science fonctionne toujours selon ce principe. L’important en science n’est pas de savoir quand arrivera et combien rapportera une découverte, mais de savoir si la démarche scientifique apportera une réponse à la question posée.

La science marchandisée

Cette marchandisation de la science amène à un problème d’autant plus grave : les citoyens ne peuvent consulter les résultats des recherches scientifiques effectuées par les chercheurs travaillant dans les laboratoires, publics comme privés. Le problème ? Un modèle économique monopoliste et fermé prôné par les grandes maisons d’éditions des revues scientifiques qui font payer à prix d’or leurs abonnements (des prix en constante augmentation, au point que les bibliothèques universitaires n’arrivent plus à suivre). Par ailleurs, ces dernières font payer l’accès aux données et aux articles, mais font également payer les chercheurs pour le droit à publier chez elles.

La publication scientifique est aujourd’hui entre les mains d’entreprises cotées en bourse, accusant des centaines de millions de dollars de chiffre d’affaire, pour lesquelles la recherche scientifique est devenue un juteux marché très lucratif. Ici, la loi de la finance a remplacé celle de l’éthique et l’appât du gain a remplacé l’intérêt culturel et humaniste. Ce fonctionnement, non-démocratique, amène à une fermeture de la science qui devient un domaine réservé à ceux qui ont les moyens de payer et aux experts qui naviguent dans le domaine.

Enseignement scientifique dans une classe du Queensland en 1946

Un enseignement scientifique de qualité sera t-il encore possible dans un système qui prône un élitisme économique ? (Queensland State Archives, DP)

Cela a de nombreuses conséquences négatives aussi bien pour la recherche scientifique que pour la société. L’absence de transparence autour des publications et des pratiques scientifiques de certaines entreprises privées amène à une défiance de la population envers la science et permet aux obscurantistes de tirer à volonté contre leur ennemi juré, avec l’assentiment d’une partie de la société. La recherche scientifique publique est par ailleurs mise à mal, car cette marchandisation à des prix exorbitants réduit les possibilités de partage des travaux entre les chercheurs et empêche donc les avancées scientifiques de se dérouler dans de bonnes conditions. Par ailleurs, la réduction de l’accès aux publications a également un impact négatif sur la formation des jeunes chercheurs qui ont moins de références à leur disposition.

Vers une science ouverte aux citoyens

Page d'un article scientifique sur le fonctionnement de l'open access

Les articles scientifiques en open access sont l’avenir de la science à l’ère du numérique (Laakso, M. et Björk, B. C., CC-BY 3.0)

Malgré ce tableau très noir, les initiatives pour permettre un accès ouvert (ou open access) aux publications scientifiques se multiplient. Bien qu’il soit encore timide, on peut citer en France le portail HAL qui rassemble de nombreuses publications en libre accès pour n’importe quel public. Il peut aussi exister certains programmes de recherche scientifique qui travaillent en totale transparence et qui permettent un libre accès à leurs résultats de recherche, à l’instar de l’International Ocean Discovery Program. Par ailleurs, de nombreuses organisations soutiennent le mouvement de l’open access aux publications scientifiques, comme l’Open Science Federation.

Ce mouvement peut aussi amener à des créations de revues scientifiques en open access, mais aussi à de graves dérives. Sans contrôle, ce système peut engendrer la publication d’articles fantaisistes, sans aucune valeur réelle scientifique, ou permettre à certains opportunistes de faire de gros bénéfices en surfant sur un mouvement en vogue. Cependant, une meilleure transparence dans le système de publication est le levier principal qui permettra un accès ouvert et fiable aux publications scientifiques.

Nous ne devons pas non plus oublier que ce combat se heurte à de puissants intérêts financiers monopolistes qui exercent une très forte pression sur les pouvoirs publics. C’est un combat qui peut parfois mener à la mort, comme nous l’a montré le suicide du jeune américain Aaron Swartz en janvier 2013, sur le point d’être condamné à plusieurs décennies de prison pour avoir été sur le point de mettre en accès ouvert des millions de publications scientifiques de JSTOR.

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