Pour un droit d’auteur juste

En continuité de mon billet du 31 août 2013 où j’avais caractérisé les déséquilibres et les injustices qui parsèment le droit d’auteur dans sa version actuelle, cet essai a pour but d’expliciter ce que doit être le droit d’auteur de demain, par qui et comment il doit être mis en place et quel changement de modèle cela devra impliquer. La grande problématique est comment réformer le droit d’auteur pour qu’il puisse y avoir un équilibre de droits entre les créateurs et le public, tout en permettant aux premiers de pouvoir vivre grâce à leur profession ? Sur le fond de ces enjeux, un seul et unique thème revient systématiquement : l’argent qui détermine tout dans une procédure de création humaine. Ce thème implique par évidence que la réforme du droit d’auteur devra s’accompagner d’une réforme du système économique culturel et par la même, d’un bouleversement sociétal.

Logo Bitcoin sur un billet de dollar américain

L’argent, le casus belli entre les conservateurs et les réformistes du droit d’auteur, au cœur de tous les débats (Web-dev-chris, CC0).

La vraie nature du droit d’auteur

Le droit d’auteur est plus qu’un simple contrat entre l’auteur et son public ; il doit être le lien entre ces deux entités qui sont réunies autour du seul et même objet qu’est l’œuvre. Il s’agit d’un système qui doit être en équilibre pour durer dans le temps, et cet équilibre se base sur la justice qu’il doit y avoir entre ayant-droit et réutilisateur. L’auteur d’une œuvre, quelle que soit sa forme, transmet une pensée à travers sa réalisation ; nul ne peut s’approprier une propriété sur une pensée, car elle est universelle et traverse plusieurs esprits simultanément. L’auteur est à l’origine d’une diffusion spécifique d’une pensée, et à ce titre, il dispose de droits de paternité sur son mode de diffusion ; ainsi, l’auteur d’une œuvre doit toujours voir son identité associée à cette œuvre. Le droit d’auteur doit être le moyen de permettre à la pensée véhiculée par l’auteur et ses œuvres d’être diffusée au plus grand nombre, tout en lui assurant la paternité sur le mode diffusion utilisé.

La problématique de la rémunération des auteurs

C’est là le point noir de la réforme du droit d’auteur : comment permettre de meilleurs et plus justes partage et diffusion des œuvres tout en permettant aux auteurs de vivre de leur travail ? Le grand barrage qui déséquilibre le droit d’auteur sont les droits patrimoniaux et c’est autour de ces droits que la réforme du droit d’auteur doit principalement se faire. La réalisation d’œuvres culturelles nécessite constamment l’apport d’argent qui provient de diverses sources : les ventes d’œuvres, l’investissement par des intérêts privés, des dons de particuliers… On associe trop souvent le libre partage et le piratage aux difficultés économiques de nombreux secteurs culturels. Or, le piratage n’est pas le facteur principal de ces problèmes ; des études menées par divers cabinets d’études et même des maisons de production et d’édition montrent que le libre partage dope les ventes.

La première grande réforme à mener est la dépénalisation de la réutilisation d’œuvres à des fins non-commerciales au sein d’autres œuvres. À partir du moment où l’échange se fait sans transfert d’argent et que ce ne sont qu’un fragment des œuvres qui sont utilisés, on ne peut pas considérer qu’il y a une perte économique, étant donné que personne ne se fait de l’argent sur l’œuvre d’un autre. L’amateur qui créé une œuvre n’a pas toujours les moyens de tout faire intégralement, surtout si son œuvre est complexe sur le plan technique. Ce qui permet la diffusion et la pérennité des œuvres, c’est le fait qu’elles puissent être réutilisées et référencées ; une œuvre enfermée dans une prison de droits interdisant toute réutilisation et référence n’est destinée qu’à ne faire partie d’un décor invisible éphémère. L’inclusion d’un fragment d’une œuvre dans une autre peut amener de nouvelles personnes à découvrir et à s’imprégner de l’œuvre incluse. Sa diffusion lui permet dès lors de rentrer dans la grande famille de la culture et du savoir de l’Humanité.

BD caricaturale sur le droit d'auteur

La liberté et l’équité : deux principes incompatibles avec le droit d’auteur ? Rien n’est moins sûr et c’est même plutôt tout le contraire (Nina Paley, traduction par Léna, CC-BY-SA 3.0)

Faut-il pour autant abolir totalement le système de rémunération des auteurs et contraindre les créateurs de culture à ne plus se professionnaliser dans ce domaine ? La réponse est non. Cependant, face à la révolution Internet, ceux qui hier étaient professionnels dans ces domaines et avaient un monopole sur la diffusion et la création de la culture doivent réformer leur modèle économique.

Une révolution sociétale

Comment permettre la réalisation d’une œuvre et à ses auteurs de vivre de leur travail ? En sortant le secteur culturel du système marchand et en dissociant la valeur d’une œuvre culturelle de la valeur monétaire pour la ré-associer à la valeur humaine et à la pensée qu’elle souhaite véhiculer. Sortir de ce système nécessite la mobilisation de tous les acteurs de la culture et passe par un changement de législation, un changement de mentalité et un changement de société. En effet, la société de consommation a relégué l’œuvre culturelle au rang du simple objet de consommation et les nouveaux codes issus entre-autres de la télévision et du cinéma de type blockbuster hollywoodien ont transformé la culture en une simple affaire de business.

En plus de sortir la culture dite populaire de son image de bien de consommation et de commerce industriel, il est aussi urgent de sortir la soi-disant vraie culture de la vision élitiste qu’on lui prête. Pour beaucoup dans l’inconscient collectif, la culture est au mieux synonyme de chose qui n’est pas fait pour les couches populaires, au pire considérée comme étant l’expression pédante et ennuyeuse d’une élite déphasée avec son temps. Par ailleurs, la culture est souvent apparentée au passé et on refuse de s’accorder que les créations actuelles sont aussi culturelles. Ce changement de vision doit s’opérer par un meilleur accès à la culture, plus ouvert, plus pédagogique et aussi moins onéreux. Par ailleurs, les créateurs de culture doivent aussi y mettre la main à la pâte en permettant à leur public d’être en contact direct avec eux ; car l’élitisme que l’on veut donner à une partie de la culture vient surtout d’une barrière invisible existant entre les créateurs/producteurs/conservateurs et le public.

Concert de Baustelle à Berlin en 2008

La culture dite « populaire » et la culture actuelle sont aussi nobles que la culture transmise par nos ancêtres. La culture évolue et fluctue selon les époques (Igor Akkerman, CC-BY 3.0 Allemagne).

Que faut-il faire en réalité ? Changer les mentalités, cesser de mettre la culture dans le circuit commercial et dans le dogme de la société de consommation qui dénature l’essence même des œuvres et réduit leur valeur à de simples chiffres sur un bout de papier qui seront crédités et débités sur des comptes en banque. Le monde doit prendre conscience qu’une œuvre a avant tout une valeur philosophique née de la pensée d’une personne ou d’un groupe de personne. Nous devons percevoir, interpréter et réfléchir sur la pensée véhiculée par l’œuvre à laquelle nous sommes confrontés, car c’est là l’essence même de la culture. Ses formes et ses expressions sont multiples et on ne peut pas mettre en comparaison les œuvres dites classiques du passé avec les œuvres actuelles, car elles font partie d’un même ensemble en perpétuelle évolution au gré des époques. Le jour où nous cesserons de mettre une barrière entre hier et aujourd’hui sur le plan culturel, nous pourrons alors embrasser la culture dans son intégralité et commencer à penser et à réfléchir. Comment cette évolution sera t-elle possible ? Par l’éducation, si les institutions culturelles et éducatives cessent de faire ce parallèle entre la culture d’avant et la culture d’aujourd’hui (ou même pour les cas les plus extrêmes, cessent de nier l’existence d’une culture de nos jours).

Une révolution économique

Changer de mode de société implique de changer de mode économique. Sur ce plan, c’est au acteurs de la culture de faire le premier pas, en présentant un modèle économique qui peut à la fois permettre la création d’œuvres de qualité, tout en assurant une diffusion juste pour le public et une rémunération suffisante pour les auteurs. Comme beaucoup d’autres systèmes, il faut qu’il y ait un équilibre et une équité entre les différents acteurs sur le plan de l’échange. À quels niveaux doit se faire cette révolution économique ? Sur tous les plans, aussi bien du côté du financement permettant la création des œuvres que du côté de leur diffusion.

BD caricaturale sur le déséquilibre du droit d'auteur

« – Le droit d’auteur est une question d’équilibre : un équilibre entre les créateurs et le besoin du public pour la liberté d’expression…
– avec le besoin des chèques pour les avocats du droit d’auteur ! » (Nina Paley, CC-BY-SA 3.0)

Créer nécessite toujours tôt ou tard de l’argent et la grande et éternelle question qui détermine les projets est : où trouver l’argent ? Dans le modèle classique, les frais de création sont à la charge d’un éditeur/producteur qui investi dans le projet, avec parfois le soutien de quelques institutions culturelles (comme en France avec le CNC pour le cinéma). Loin de remettre en cause ce modèle, il doit plutôt être amélioré pour faire entrer un nouvel acteur fondamental : le public. Le financement total ou partielle d’une œuvre (le crowdfunding) par le public lui permet de s’impliquer directement dans la création de l’œuvre, de la faire vivre et donc de mieux s’en imprégner.

Le système marchand industriel qui régit des pans entiers de la diffusion culturelle avec la présence de multinationales est l’un des gros points noirs qu’il faut abolir. Ce fonctionnement doit être remplacé par des soutiens à échelle plus petite par le biais de labels indépendants qui soutiendront les auteurs avec la participation des institutions publiques. La privatisation de la culture comme nous la connaissons ne peut être endiguée que si son système économique sort d’un système à but purement commercial avec une échelle industrielle. Le public doit se réapproprier la culture et cela passe par le concours des institutions qu’il finance par le biais de ses impôts, sans parler des bénéfices économiques locaux que cela pourrait entraîner si une œuvre était bâtie de A à Z à une échelle locale, pour ensuite être diffusée à travers le monde par le biais d’Internet.

Entrée du musée Rodin à Paris

Les institutions culturelles doivent de nouveau soutenir réellement la création de culture avec l’aide d’associations et de labels indépendants, sans discrimination (Guilhem Vellut, CC-BY 2.0).

Enfin, pour ce qui est de la diffusion de l’œuvre en permettant à l’auteur de vivre de son travail (car vivre pour la culture est un travail, et noble qui plus est), plusieurs facteurs doivent rentrer en ligne de compte. La diffusion de l’œuvre au sens strict sera d’abord améliorée si le modèle économique prôné dans les deux paragraphes précédent est adopté, grâce à la participation des citoyens qui pourront, en plus de financer et de soutenir le projet, le promouvoir à travers le monde via Internet. L’échange commercial sera facilité par cette communication, mais si l’auteur de l’œuvre permet aux gens potentiellement intéressés de ressentir l’essence même de l’œuvre, il leur donnera envie de l’acquérir pour s’en imprégner totalement. Pour cela, il doit permettre un libre accès à des parties de son œuvre, mais aussi permettre les échanges et réutilisations non-lucratifs afin qu’elle soit diffusée et appréciée au plus grand nombre qui chercherons ensuite à l’acquérir en rétribuant l’auteur.
On pourrait me dire que ce ne serait que légaliser le piratage et que les gens n’iront pas se fatiguer à payer pour une œuvre qu’ils peuvent avoir gratuitement. Cela est vrai si la révolution sociétale vis-à-vis de la culture n’est pas opérée. Les révolutions sociétales et économiques de la culture vont de pairs et devront s’effectuer simultanément.

Un fait qu’il ne faudra par contre ne jamais oublier : la culture est immatérielle et n’a pas vocation à faire de profits. La personne qui cherche à rentabiliser la culture n’est ni plus ni moins qu’un humain culturellement mort.

Qui pour réformer le droit d’auteur ?

C’est une règle essentielle : une bonne réforme nécessite la prise en compte de tous les acteurs d’une problématique et non pas juste de ceux qui ont de l’argent et qui veulent faire leur loi. La réforme du droit d’auteur doit se faire avec le concours des auteurs, des éditeurs, du public, des institutions culturelles, des associations de défense des auteurs, des associations de défense des consommateurs, des associations culturelles et des associations de promotion de la culture libre. Pourquoi autant de monde ? Parce que tous les points de vue sur un sujet doivent être pris en compte ; un débat public doit être juste et il ne peut être juste que si tous les acteurs ont voix au chapitre, même si certains soutiennent et défendent activement le système en place.

Vue du centre de l'hémicycle du Palais Bourbon, à Paris

La réforme du droit d’auteur nécessitera de l’équité dans le débat, de la lucidité et du courage politique ; ces trois facteurs seront-ils au rendez-vous ? (Coucouoeuf, CC-BY-SA 3.0)

À la suite d’un tel débat, la réforme sera t-elle à la hauteur des espérances ? Peu probable, car nulle réforme n’est allée jusque là où l’on pouvait l’espérer et il faudra plusieurs débats sur de longs mois, voire de longues années pour permettre à l’espérance de devenir réalité. Cela sera fonction du courage des politiques à résister aux lobbys conservateurs, mais aussi des institutions culturelles qui devront sortir de leur dogmes élitiste, des créateurs et éditeurs qui devront changer de modèle économiques et du public qui devra reconsidérer sa vision vis-à-vis de la culture. Une réforme du droit d’auteur, pour qu’elle réussisse dans le sens où on peut l’espérer, devra nécessiter de profondes révolutions et changements de modèles au sein de la société et de la culture. Ce n’est que lorsque la véritable essence de la culture sera révélée que nous prendrons réellement conscience de son importance vitale et de l’équilibre qu’il doit y avoir entre ses différents acteurs pour perdurer.

Mais comment ces révolutions arriveront-elles ? Par le biais des acteurs eux-mêmes de la culture et avant-tout des créateurs d’œuvres. La pensée est véhiculée par le biais de leurs œuvres et ce sont leurs œuvres, couplées au soutien des organisations en faveur de la réforme du droit d’auteur qui permettront d’opérer ces changements qui mettront en place un droit d’auteur juste.

Et si, en fin de compte, on ne changeait rien ?

Quant on y réfléchit, c’est lourd toute cette démarche, ça coûtera cher avec les débats, les gens impliqués… Le modèle actuel ne marche finalement pas si mal que ça, on peut contrer les pirates et autres violeurs de droits avec des méthodes qui sont de plus en plus efficaces avec un arsenal législatif et juridique à la hauteur. Alors, pourquoi changer ? L’auteur a tous les droits sur son œuvre et est souverain sur ce qu’il veut en faire, le public n’a pas son mot à dire et s’il n’est pas content, c’est son problème ; de toutes manières, il achètera quand même pour au moins voir une fois mon œuvre.

BD caricaturale sur le droit d'auteur

On peut toujours créer quelque chose avec le droit d’auteur (Nina Paley, traduite par Léna, CC-BY-SA 3.0).

Ne rien changer ne ferai qu’aggraver la situation, car il est dans la nature de l’Homme de violer des règles qu’il juge injustes et répressives. C’est l’un des facteurs qui alimente le mouvement du piratage qui est nourri par un besoin de consommation qui dénature la culture pour ce qu’elle doit être. Plus des règles répressives seront inventées, et plus les gens et les internautes trouveront des moyens de plus en plus sophistiqués pour les contourner, un jeu du chat et de la sourie que les acteurs de la culture et les états sont voués à perdre, car ils ont toujours un temps de retard. La perte en argent sera bien plus importante à cause des dispositifs de plus en plus lourds et répressifs que les états devront mettre en place et en raison d’un mouvement qui ne perdra jamais de vigueur et qui ne fera que s’amplifier.

On dit souvent que trop d’argent tue l’argent, et dans le cas qui nous intéresse, l’expression s’applique bien ; car, aveuglés par leur désir absolu de percevoir leurs royalties, les acteurs de la culture ne voient pas que les mesures qu’ils prônent coûteront bien plus cher qu’elles ne pourraient rapporter. Lorsque trop de droits sont accordés à une catégorie de gens, ils ne pensent que d’après ces privilèges et considèrent toute contestation au mieux absurde, au pire criminelle ; un aveuglement que les différentes révolutions qui parsèment l’Histoire de l’Humanité ont démontrées qu’il conduit à la perte des privilégiés tôt ou tard, dans des circonstances qui auraient pu être évitées si elles avaient agit selon la réalité qui se présentait devant eux.

Gravure représentant la mise à sac de l'hôtel de ville de Strasbourg le 19 juillet 1789

Aveuglés par leurs droits et leurs privilèges, les nobles ont refusés de faire des réformes de la société française en 1789, on connaît la suite…

Droit d’auteur : la fin d’une ère

Le droit d’auteur est un monument qui régit la création et la diffusion de la culture depuis déjà pas mal d’années. Il semble avoir été toujours là, mais comparé à la culture, il est encore tout jeune ; le droit d’auteur tel que nous le connaissons est une notion dont les bases se trouvent il y a environ deux siècles. À l’ère d’Internet et du libre partage, cette notion appartient à présent au passé, car l’équilibre entre l’auteur et le public a changé ; une ère s’achève pour le droit d’auteur, une autre arrive.

Le droit d’auteur aujourd’hui

Petite mise au point sur le droit d’auteur tel qu’il est construit de nos jours. Le droit d’auteur tel qu’on le connaît à présent trouve ses origines au XVIIIe siècle, ce qui est, comparé à la culture qui a plusieurs millénaires d’âge, très jeune. Avant cette période (même si des velléités apparaissent dès la Renaissance), il n’y avait pas de droit d’auteur du fait que les productions culturelles étaient souvent anonymes et que les procédés de copie que l’on connaît maintenant n’existaient pas, réduisant très fortement le risque de contrefaçon. Par ailleurs, la culture n’était pas considéré comme un bien marchand de la manière dont certains aimerait bien la voir de nos jours. La culture était avant tout une production artisanale et était le fruit du talent de leur auteur qui ne pouvait que très rarement être copié, ce qui n’impliquait pas de protections particulières.

L’apparition et la démocratisation de l’imprimerie commence à remettre en cause ce modèle plus ou moins idéal pour les auteurs, notamment dans le milieu littéraire. Ainsi, au cours des XVIIe et XVIIIe, des revendications apparaissent (la plupart émanent des philosophes des Lumières eux-mêmes) pour permettre une protection sur les œuvres littéraires. Considérant que les intérêts des auteurs et des éditeurs sont communs, l’Angleterre créé la notion de copyright au XVIIe siècle qui inspire ensuite les américains lorsqu’ils insèrent leur propre copyright dans leur constitution en 1787. Du côté français, c’est la Révolution française qui met en place des protections pour les œuvres dans les années 1791 – 1793, afin de remplacer les privilèges abolis en 1789. Au fil des deux siècles suivants, le droit d’auteur se construit, notamment autour de la Convention de Berne, pour donner celui que nous connaissons d’aujourd’hui.

Graphique montrant l'évolution de la durée du droit d'auteur (jaune et bleu) et de l'espérance de vie (rouge) en France de 1791 à 2007

La grande aberration du droit d’auteur élargi au descendant : une impossibilité d’accès libre à une œuvre pendant au moins un siècle (Psychoslave, licence Art libre).

Qu’est-ce que le droit d’auteur ? Ce sont des prérogatives exclusives qui sont accordées à l’auteur. Il est divisé entre le droit moral (inaliénable), qui permet de reconnaître la paternité de l’auteur sur son œuvre et vise le respect de l’intégrité de l’œuvre, et le droit patrimonial qui lui confère un monopole sur l’exploitation de son œuvre ; ce dernier est souvent cédé par contrat à ceux qui produisent l’auteur et exploitent et promotionnent son œuvre. Il est assez amusant de voir que l’auteur a tellement de prérogatives sur ses œuvres qu’il est plus ou moins un monarque absolu (ce qui est le comble pour une création des Lumières) sur ses créations, décidant de leur destiné comme bon lui semble, sans qu’il n’ait de comptes à rendre. La législation actuelle est tellement rigide et accorde tellement de prérogatives à l’auteur qu’en réalité, nous violons tous inconsciemment le droit d’auteur (voir le blog de Désert de sel en lien en fin d’essai). Par ailleurs, ce droit d’auteur empêche tellement de choses qu’il est en réalité une arme contre la diffusion de la culture qui reste aux mains des élites qui ont à la fois la culture et les droits d’auteurs et qui n’accordent que ce qu’ils souhaitent aux citoyens, qui en sont dépourvus, avec les conditions qu’ils choisissent eux-mêmes (et à leur avantage). La grande absurdité est aussi la règle du maintien des droits sur les œuvres plusieurs décennies après la mort de l’auteur ; en effet, les héritiers touchent une rente quasiment à vie sur des productions qu’ils n’ont pas réalisés : ils vivent sur le talent (qu’ils n’ont pas souvent) de leurs parents et ce, sans faire le moindre effort. Par ailleurs, ils bloquent l’accès libre à des œuvres pour plusieurs décennies (voir graphique ci-dessus).

La culture libre

La culture qui a dominé les deux derniers siècles est ce que j’appellerai une culture fermée, refusant les échanges (sauf contrepartie) et où l’auteur et le public sont séparés par une barrière invisible. Par ailleurs, cette culture n’hésite pas à faire usage de répression violente envers ceux qui ne sont pas de son côté (les peines lourdes encourues en cas de violation des droits d’auteur et les procès). En parallèle de la culture fermée, s’est développée à partir des années 70-80 la culture libre, basée sur les principes de collaboration, de libre partage et d’échanges. Contrairement à la culture fermée, il s’agit d’une culture citoyenne, ouverte à tous dans des règles à la fois peu contraignantes, mais qui imposent le respect et la moralité des liens entre les acteurs. Les piliers de cette culture sont bien entendu les licences libres qui sont une complémentarité au droit d’auteur.

Logo du projet GNU

La licence GNU permet la transparence, le libre partage et la libre modification (Aurelio A. Heckert, GFDL 1.3)

Les licences libres permettent le libre partage et la libre modification des créations tant que les droits moraux de l’auteur sont respectés, notamment la paternité. Ces licences permettent à des projets ouverts de grande envergure, comme Wikipédia ou OpenStreetMap, d’exister où les citoyens crééent et améliorent leurs propres outils. Mais au-delà, cela permet aussi une meilleure transparence sur des sujets sensibles liés à l’informatique grâce aux projets open source. Les licences libres permettent au final des choses que l’on ne soupçonnerai pas de prime abord : la transparence et la citoyenneté, et par combinaison, la démocratie.
Il existe aussi les licences de libre diffusion qui ont un peu plus de restrictions que les licences libres, mais accordent au public les droits fondamentaux qui lui manquent avec le droit d’auteur actuel, notamment le libre partage. Cependant, certaines (je pense notamment à la CC-BY-NC-ND) ne sont pas des licences qui représentent l’équilibre entre l’auteur et le public que doit être le droit d’auteur. Dans des cas plus libres, ces licences sont surtout une protection à l’encontre d’organisations qui sont bien tentées d’exploiter les œuvres sous licence libre comme elles l’entendent (même sans respecter la licence).
Licences libres et licences de libre diffusion sont l’aperçu des conditions du futur droit d’auteur.

Internet : nouvelle interaction entre les auteurs et le public

Les législations sont toutes d’accords sur ce point : le droit d’auteur est un équilibre entre les auteurs et le public. Cependant, le droit d’auteur actuel accorde tellement de privilèges à l’auteur et/ou aux autres ayant-droits que cet équilibre est rompu ; il y a actuellement un déséquilibre en faveur de ces derniers. Internet permet aujourd’hui un échange d’informations dans des proportions jusque-là jamais atteintes avec deux principes fondamentaux : la liberté et l’égalité. Que permet Internet vis-à-vis du droit d’auteur ? Tout simplement de remettre les pendules à l’heure. En effet, Internet permet des échanges et une implication plus directe des communautés de fans dans la conception des œuvres, ce qui influe fortement sur leur évolution. Du temps des comics-strip des années 70, l’évolution de l’histoire dépendait de l’inspiration de l’auteur, mais aussi des résultats économiques des œuvres ; si jamais une œuvre voyait ses ventes diminuer, le héros mourrait, mais pouvait ressusciter si jamais l’intérêt du public se faisait de nouveau sentir. Dans ces affaires, le public était une simple variable, mais n’était pas un acteur déterminant.

Carte représentant les différents conditions d'application du droit d'auteur dans le monde

Le droit d’auteur est en déséquilibre, trop à l’avantage des auteurs et des ayants droit (Balfour Smith, Canuckguy & Badseed, CC-BY 3.0)

Avec Internet, les choses changent ; le public peut directement échanger à propos de l’œuvre et de son évolution. Il peut aussi être le défenseur des droits moraux de certains auteurs qui voient leurs œuvres remixées, mais peut aussi être le défenseur de l’essence originelle d’une œuvre qui dérive trop (voir le billet de Calimaq, lien en fin d’essai). Hier juste spectateur, le public devient acteur dans la création des œuvres. Dans les projets libres, cette tendance se remarque encore plus où le public est acteur et spectateur de l’œuvre, il échange d’égal à égal avec le ou les auteurs qui, eux, font de même ; l’un des exemples les plus probants de ce phénomène est celui des sagas MP3 où les auteurs peuvent compter sur une large communauté composite pour créer et améliorer leur œuvre, tout en faisant de même avec d’autres auteurs, et peuvent aussi compter sur une communauté de fans qui donnent des avis et participent de fait, à la conception de l’œuvre. D’autres exemples, comme des films financés par des dons de particulier, montrent que la place du public change dans la conception des œuvres et est en train de faire de lui un collaborateur de l’auteur, ce qui pourrait lui donner certains droits.

La résistance des conservateurs et des économistes

Tout changement dans une organisation entraîne une acquisition d’avantages pour une partie de la population au détriment d’une autre, c’est un équilibre humain. Ainsi, le nouveau droit d’auteur qui apparaît est bien entendu défavorable aux auteurs par rapport au précédent ; mais le précédent était défavorable au public, tandis que le nouveau lui sera. En réalité, le changement s’amorce d’un déséquilibre vers un équilibre, le trop-plein de privilèges accordés aux auteurs reviendront au public, tandis que ces derniers garderont leurs droits fondamentaux qui leur permettront de rester égal-à-égal avec le public. Malgré cela, il existe toujours une caste qui refusera la perte de ses privilèges et préférera partir en croisade et se poser en martyr plutôt que ne rien faire. Nous assistons ainsi à des attaques frontales de la part de conservateurs et de professionnels qui voient leur activité menacée par un processus logique et irréversible contre de nombreux aspect de ce processus. Pour cela, ils n’hésitent pas à mettre en avant les difficultés financières, la soi-disant illégalité de certaines productions ou actions ou encore leur soi-disant immoralité.

Bannière anti-SOPA du site de LibreOffice

SOPA, PIPA, ACTA, Hadopi… autant de mesures pour tenter de freiner vainement un processus déjà en marche et irréversible (The Document Foundation d’après le code de Zachary Johnson, CC-BY-SA 3.0)

Une autre grande catégorie des gens partant en croisade contre ce processus sont les intérêts financiers de la culture fermée. Ces structures qui se font des millions sur le dos des auteurs et du public ne peuvent en effet penser qu’elles puissent perdre un jour leurs mines d’or. C’est dans cette logique que des projets de loi comme SOPA, PIPA ou ACTA, présentés comme des lois anti-piratage pour soi-disant protéger les auteurs qui périclitent forcement à cause du piratage massif. Il y a aussi derrière un appui fort de l’élite conservatrice qui ne veut pas perdre son monopole de contrôle sur la culture et n’hésite pas à se lancer dans du copyfraud (le fait de s’attribuer des droits sur une œuvre sur laquelle nous n’en possédons pas). Le but de ces manœuvres est de criminaliser encore plus des pratiques qui sont le fruit d’une mutation sociétale et de lancer une vaste campagne de répression pour conserver le contrôle sur la culture et tout ce que cela implique, avec au passage le début d’un contrôle de l’Internet.

Le futur droit d’auteur

Logo mélangeant le logo du domaine public et le logo du copyright

Le futur droit d’auteur devra permettre un passage plus rapide vers le domaine public (Diti d’après Boris23, DP)

Contrairement à ce que les fanatiques de la culture fermée tentent de faire croire, les licences libres ne sont pas des opérations vicieuses de démantèlement du droit d’auteur. Elles sont les prémices du nouveau droit d’auteur qui, certes, mettra à bas le droit d’auteur tel que nous le connaissons encore, mais qui ne remettra pas en cause le droit d’auteur dans son essence même. Bien au contraire, il sera le droit d’auteur des origines voulu par Le Chapelier, à l’origine de la première loi sur le droit d’auteur en France en 1791 :

« La plus sacrée, la plus légitime, la plus inattaquable, et, si je puis parler ainsi, la plus personnelle de toutes les propriétés, est l’ouvrage fruit de la pensée d’un écrivain ; c’est une propriété d’un genre tout différent des autres propriétés. Lorsqu’un auteur fait imprimer un ouvrage ou représenter une pièce, il les livre au public, qui s’en empare quand ils sont bons, qui les lit, qui les apprend, qui les répète, qui s’en pénètre et qui en fait sa propriété. » – Le Chapelier, 1791 (Source : La Quadrature du Net)

Le droit d’auteur actuel ne lit que la première partie de la citation, le droit d’auteur qui arrive la prendra en compte dans son intégralité. La conception des œuvres ne pourra pas toujours être le fruit d’une personne seule qui s’appuiera sur une communauté de fans autour de lui qui l’aideront et qui auront de fait quelques droits sur l’œuvre finale. L’auteur verra ses droits moraux respectés et le public pourra réutiliser l’œuvre dans des conditions de partage et d’échanges, tout en respectant et en soutenant l’auteur dans ses créations. Enfin, le droit d’auteur ne sera pas au service d’intérêts financiers, impliquant la mise en demeure automatique dans le domaine public à partir de la mort de l’auteur, mais au service de l’auteur et du public. Au-delà de revenir à l’essence même du droit d’auteur, la culture deviendra ce qu’elle devait toujours être : la propriété de l’Humanité.

Aller plus loin

Licence Creative Commons
Cet essai de Juraastro est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Partage dans les Mêmes Conditions 3.0 non transposé.

De la révolution culturelle du XXIe siècle

La démocratisation d’Internet a permis un nouveau mode de diffusion de la culture, qui échappe au contrôle des organisations et vecteurs traditionnels de la culture, où ce ne sont plus les élites qui transmettent la culture au peuple, mais où le peuple transmet directement la culture au peuple. En parallèle, l’ultra-libéralisme et la marchandisation de la culture font apparaître une nouvelle forme de culture populaire, relayée et créée par les médias de masse, qui se démarque de la culture traditionnelle tout en l’influençant. Dans toute cette confusion, les conservateurs de la culture tentent par tous les moyens, légaux ou illégaux, moraux ou immoraux, de récupérer le pouvoir et le contrôle qu’ils détenaient pendant des siècles, se heurtant à la résistance et à l’assaut d’un monde qui ne veut plus qu’on lui dicte ce qu’il doit savoir ou non. Bienvenue dans la grande révolution culturelle du XXIe siècle.

Vision du monde interconnecté

Internet permet de connecter le monde entier à lui-même et de procéder à des échanges culturels sans précédent (Junior Melo, CC-BY-SA 3.0)

De la culture élitiste à la culture libre

Pendant des siècles, la culture a été entre les mains d’une petite élite qui était à la fois producteur et diffuseur de culture. Cette dernière était donc créée et diffusée selon ses seuls critères, avec un contrôle et une censure dont certains aspects pourraient presque rappeler 1984 de George Orwell. Pendant cette longue période, les élites étaient ceux qui savaient et qui décidaient de ce que le peuple devait savoir ou ne pas savoir ; mieux, elles repéraient et engageaient leurs successeurs parmi les talents qui se trouvaient au sein du peuple afin de les formater selon leur mode de pensée et lui accorder un pouvoir qui lui faisait oublier son altruisme envers le peuple. Ceux qui se refusaient à suivre cette pensée unique se voyaient rejetés et calomniés des pires manières possibles par l’élite dominante. La culture et le savoir permettent à ceux qui savent d’avoir un pouvoir inégalé vis-à-vis de ceux qui ignorent et qui veulent savoir. Ils deviennent des instruments d’endoctrinement et permettent de formater le peuple selon les critères établis par la classe dominante qui, ne pouvant se permettre que sa sainte parole soit contestée, n’hésite pas à supprimer ses opposants des manières les plus immorales qui soient.

Ainsi fut la situation de la France de la Révolution jusqu’aux années 70 ; l’affaiblissement de la religion et la chute du pouvoir monarchique avait mis au pouvoir une caste anti-cléricale qui détenait un contrôle absolu sur la culture. Cela fut son arme pour formater le peuple selon son mode de pensée ; cela peut passer par le mythe napoléonien de « Nos ancêtres les gaulois », avec l’arnaque archéologique d’Alésia où certains objets retrouvés avaient en fait été transférés depuis le site supposé de Gergovie et où ceux qui osent contester sa localisation se font immédiatement rejeter par les archéologues, comme si plusieurs hypothèses étaient impossibles (et cette situation demeure encore aujourd’hui). L’école républicaine, bien qu’elle soit un formidable vecteur d’égalité et de diffusion de la culture, reste un instrument de formatage des pensées du peuple ; un très bel exemple est celui de la célèbre Alsace-Lorraine qu’il fallait absolument reprendre aux prussiens, ce simple formatage a ainsi pu permettre une grande mobilisation facile des troupes en 1914. Les années 1960 avec l’existence d’une télévision et d’une radio entièrement contrôlée par l’État sont également un magnifique exemple de ce pouvoir qui détient la culture et décide de ce que le peuple doit savoir ou non et comment il doit penser.

Vue d'artiste du ministère de la Vérité de 1984

« L’ignorance c’est la force » : le contrôle du savoir et de la vérité pour contrôler les masses, un thème orwellien que l’on retrouve dans les élites culturelles de nos pays (Jordan L’Hôte, CC-BY 3.0)

Que ceux qui me lisent se rassurent (en partie), je suis un républicain et je reconnais à la République et à ses institutions les pouvoirs qui lui ont été conférés démocratiquement par le peuple ; le paragraphe précédent ne montrait que les dérives d’une élite qui a su s’installer dans les palais de la République afin d’exercer au mieux son pouvoir. Mais toute chose, même mauvaise, a une fin ; avec la libération des mœurs dans les années 1960-1970, est apparue une nouvelle forme de culture, libre, créée par le peuple et qui échappe au contrôle exercé par la caste dominante. L’ultime sacrilège ! La virulence des attaques des conservateurs et des élites au pouvoir démontre à quel point cette nouvelle culture était un danger pour eux : leur pouvoir et leur contrôle sur les masses était remis en cause, chose impensable dans ces milieux où la tradition monarchique est encore très présente. Pourquoi cette élite n’a t-elle pu cette fois-ci empêcher cette énième contestation de son pouvoir ? Pour deux choses : l’incompréhension des exigences de leurs opposants et parce que cette nouvelle culture n’était pas l’œuvre d’un petit groupe de personnes, mais de toute une génération qui allait transmettre ses idées à ses enfants et petits-enfants. Le législateur a bien entendu du faire des concessions à ce nouveau mouvement libre, renforçant son pouvoir. Mais c’est avec l’arrivée d’Internet que les élites perdirent définitivement leur contrôle sur la culture et le savoir.

Internet et la culture

C’est à ceux qui ont initiés cette nouvelle culture libre que nous devons également la création d’Internet. La conséquence logique fait qu’Internet est imprégné dès ses origines par cet aspect totalement libre de partage et d’échange de la culture qu’il le caractérise encore aujourd’hui. Car tel est le but d’Internet si on doit lui en donner un : être un lieu d’échanges libres global, sans contrôle par les états ou toute autre entité. Sa structure anarchique et auto-régulatrice en fait un paradis pour ceux qui sont enfin libres de s’exprimer et de diffuser ce qu’ils souhaitent, tout en évitant les abus, et un véritable cauchemar pour les états et institutions qui ne peuvent exercer aucun contrôle sur un réseau sans tête pensante et où les internautes sont égaux et protégés par l’anonymat. La conséquence est que les structures hiérarchisées ne peuvent s’insérer ou comprendre Internet, car son fonctionnement ne suit aucune logique hiérarchique et est purement égalitaire et anarchique, de fait elles ne peuvent le contrôler et le contenu ne peut être censuré.

Internet est le plus grand vecteur de culture du monde, de la meilleure comme de la pire. Le réseau suit un processus logique de libéralisation de la culture qui est amorcé depuis plus d’un demi-siècle. En plus de permettre la libre diffusion de la culture déjà existante, il permet d’en créer une nouvelle et de la diffuser tout aussi librement. Ce que l’on appelle maintenant la culture Internet est celle qu’Internet et l’informatique en général engendrent de part leurs possibilités quasi-illimités. Elle se caractérise par une grande mixité et une anarchie des genres qui reflète le fonctionnement même d’Internet, les œuvres issues de cette nouvelle culture sont nés de la pensée à l’origine d’Internet qui anime chaque internaute, sans qu’il en ait forcement conscience.

Vue d'artiste représentant un lien merveilleux oublié

La culture Internet est à l’origine d’œuvres qui reflètent son fonctionnement et la pensée qui l’anime : une liberté anarchique de créer et de partager (Shirley Locks, domaine public)

Culture ouverte contre culture fermée

Il n’existe pas de bonne ou de mauvaise culture, une culture est caractéristique d’une époque et d’un lieu donnés et correspond à un certain type de vision du monde et de mœurs ; en revanche, on peut distinguer les cultures ouvertes des cultures fermées. Les premières sont caractérisées par des notions de partage et d’échanges, qu’ils soient inter-culturels ou intra-culturels, on y retrouve la culture libre ainsi que toutes les cultures qui se nourrissent de l’échange avec d’autres cultures et qui permettent une ouverture de l’esprit humain vers des points de vue divers afin de lui permettre de se forger son propre avis, sans contrainte ou formatage. Une culture nationale peut être une culture ouverte si elle prend en considération les autres cultures qui l’animent, comme les cultures régionales, et si elle accepte d’échanger avec des cultures différentes ; n’oublions pas qu’échanger ne veut pas dire adopter. Des sites de collaboration internationale peuvent être un excellent moyen d’être des lieux d’échanges culturels. Des sites comme Wikipédia sont rédigés par des gens issus de plusieurs cultures différentes ; plutôt que de mettre en place une culture dominante qui écrase les autres, ces sites doivent permettre une mixité et un échange culturels afin de montrer la diversité qui anime leurs communautés, ce qui leur permet de prendre une dimension réellement mondiale et de résister aux tentatives de sabordage provenant des fanatiques et nationalistes de tous poils.

Les cultures fermées sont des cultures qui sont repliées sur elles-même, ne se nourrissant que de leur propre gloire et s’estimant généralement supérieures aux autres, car elles sont les meilleures. Une bonne partie d’entre elles tentent de s’imposer partout dans le monde en écrasant les autres cultures, par des moyens doux ou violents. Les meilleurs exemples de ce type de culture sont la culture américaine, les fanatiques religieux de tous bords ou certains aspects de la culture française. Pour ces cultures, la pureté qui fait l’unicité de la culture doit être préservé autant que possible, quitte à se mettre les autres à dos ; elles sont conservées par de véritables gardiens de temple qui ne tolèrent aucune échange, aucune mixité ou contestation à propos de leur propre culture. Entre le culte entretenu par les gardiens de ces cultures et le nationalisme avec les dérives qu’il entraîne, il n’y a qu’un pas. C’est au nom de ces cultures prétendument supérieures que les élites peuvent asseoir leur pouvoir et l’arrivée d’Internet a engendré une nouvelle grande culture ouverte qui remet en cause cet ordre établit des cultures séparées supérieures les unes par rapport aux autres.

Culture actuelle et culture de la décadence

Ceux qui critiquent Wikipédia se plaisent à railler sa caractéristique à avoir des articles aussi bien sur les grands écrivains que sur les petites starlettes de la télévision ou personnages de jeux vidéos. Ces critiquent sous-entendent que Wikipédia est inférieure aux autres encyclopédies de référence, car elle ne diffuse pas que du savoir académique, mais aussi du savoir populaire, considéré comme étant une culture de classe inférieure par les élites, ne méritant ni étude, ni reconnaissance. Dans leur pensée unique conservatrice et passéiste, les élites n’envisagent pas une seule seconde que notre époque puisse avoir une culture propre, la culture est forcement l’œuvre du passé, pas du présent. Il suffit de lire les programmes de français du lycée pour voir que la culture littéraire s’y arrête à la mort de Jean-Paul Sartre, soit en 1980 ; coïncidence, il s’agit de la même période où la culture a commencé à se libérer du carcan orwellien des élites.

Ces mêmes élites qui parsèment les couloirs de « l’éducation » nationale sont aussi parmi les plus grands flingueurs de Wikipédia lorsque l’occasion se présente. Dans cette catégorie, les plus modérés prônent la séparation sur Wikipédia de la culture académique et de la culture populaire, un peu comme la séparation de l’Église et de l’État, ce qui est normal vu qu’il ne faut pas mélanger les torchons et les serviettes. Il est impensable d’envisager que la culture actuelle serait une culture à comparer et à mettre sur pied d’égalité de la culture de nos aïeuls. Et pourtant, notre société actuelle possède bien une culture et c’est en cela que Wikipédia est une encyclopédie complète : elle dispose d’articles sur toute la culture du monde, de ses origines jusqu’à nos jours.

Image vectorielle représentant une manette de console

Wikipédia serait une encyclopédie inférieure à cause d’articles sur les jeux vidéos ? (Everaldo Coelho et YellowIcon, licence publique générale GNU 2.1)

La culture actuelle n’est pas si différente de celle de nos ancêtres, elle s’est juste adaptée aux nouvelles technologies et aux nouveaux savoirs-faire qui s’offrent à nous ; c’est une évolution logique qui suit son cours depuis l’aube de l’Humanité. Bien sûr, la différence que l’on peut constater est que la culture s’est grandement affranchie de la religion, ce qui explique pourquoi ceux qui critiquent le plus la culture actuelle sont des conservateurs plus ou moins affiliés aux mouvements religieux radicaux. Bien sûr, il y a aussi les élites issus de la « culture classique » qui s’adonnent à dire que les jeux vidéos, les séries télévisées et autres ne sont pas de la culture ou alors une culture de rang inférieur comparée à celle que l’on nous présente dans les musées d’arts ou dans les bibliothèques. Mais malheureusement pour eux, il s’agit bien d’une forme de culture, une culture qui utilise la technologie et ses possibilités et qui est totalement affranchie des règles établies par des dogmatiques qui voient leur pouvoir s’échapper. Cependant, le grand amalgame qui est fait est celui entre la culture actuelle et une de ses composantes, mais qui malheureusement est l’une des plus visibles : la culture de la décadence.

Quelle est cette culture ? Il s’agit d’un type que l’on retrouve régulièrement dans l’histoire de l’Humanité avec systématiquement les mêmes caractéristiques : le grand spectacle, le voyeurisme, l’argent et l’expression sans bornes des instincts primitifs de l’Homme. Pourquoi un tel succès de cette culture qui n’est emplie que de vices ? Parce qu’elle permet au peuple d’oublier les soucis du quotidien dans un monde violent où les états et les structures traditionnelles volent en éclat, elle permet au peuple de ne pas se poser de questions sur ce qu’il voit et elle permet au peuple de manifester ses instincts primaires que la société lui demande d’étouffer sans en être responsable. Entre les émissions de télé-réalité de notre époque et les combats de gladiateurs de l’empire romain, la finalité est la même avec toujours la recherche de l’expression de l’Homme sous sa forme bestiale pour impressionner et divertir les gens ; seuls les lieux changent : la télévision et le salon ont remplacés l’arène.

Gladiateur mourrant

La culture de la décadence nous montre toujours la bestialité et le pire côté de l’Homme, pour le plus grand plaisir de ceux qui voient ces spectacles (Fedor Andreevich Bronnikoff, domaine public)

Cette culture de la décadence révulse t-elle les élites culturelles conservatrices ? En apparence oui, car elle est contraire à la morale et à la pensée formatée qu’elles ont choisies. Mais la réalité peut montrer que cette culture est pour eux un allié de circonstance, car pendant que le peuple regarde sa chute en direct, les élites font en douce la guerre aux communautés libres pour les ramener sur les chemins de la raison ou les réduire au silence éternel.

La guerre des conservateurs

Le mode de pensée des conservateurs est monarchique, pour eux le pouvoir leur revient de droit (divin) et toute personne qui s’en empare est un usurpateur et tout contestataire est un hérétique. Le processus logique de la libéralisation de la culture est que les élites conservatrices tentent par tous les moyens de récupérer ce pouvoir en utilisant l’intégralité des appareils législatif, économique, technique… Pour reprendre ce pouvoir, il faut réduire et contrôler de nouveau l’accès à la culture et à l’aube du XXIe siècle, cela revient à contrôler Internet. Lorsque Internet se démocratise dans les années 1990, les élites tentent tout de suite de prendre un contrôle sur ce nouveau monstre anarchique sans chef (et donc sans responsable). Il faut de toute urgence responsabiliser Internet pour pouvoir avoir un contrôle et avoir un intermédiaire qui exercera la censure voulue par application de la loi. Successivement en France, on tente de faire porter la responsabilité aux FAI, puis aux hébergeurs, mais ces dispositions sont censurées par le conseil constitutionnel, soit la plus haute instance juridique en France ; aux États-Unis, une chose similaire se produit.

Avec la chute des États-nations et l’arrivée au pouvoir mondial d’organisations transnationales comme l’Union européenne ou les sociétés multinationales, ce n’est pas auprès des états que les conservateurs de la culture trouvent leurs alliés, mais auprès des ultra-libéraux. Avec elles, ils vont tenter de mettre en place des lois répressives pour contrôler Internet et ce qui y est diffusé. Dans cette logique, naissent SOPA, PIPA et ACTA des lois respectivement américaines et européenne dont le but est de réprimer les violations de droit d’auteur avec des méthodes dignes de la Corée du Nord ou de l’Iran. Tandis que SOPA et PIPA sont retoquées début 2012 par la grande mobilisation des lobbys de l’Internet, de Google à Wikimedia en passant par Facebook, ACTA est rejetée à l’été 2012 grâce à la grande mobilisation des citoyens européens qui ont permis une victoire écrasante du non (plus de 90 % des suffrages exprimés au parlement européen). Si la bataille législative est pour l’instant en faveur de l’Internet libre, les conservateurs de la culture se lancent dans une opération beaucoup plus perverse.

L’attaque frontale ne pouvant guère marcher face à une communauté nombreuse, soudée et attentive, les élites se livrent à des moyens plus discrets, mais très efficaces pour réduire l’accès à la culture. Les deux axes de cette stratégie sont : donner l’illusion que les élites permettent l’accès libre à la culture à tous et utiliser l’appareil ultra-libéral pour le réduire et le contrôler. Un excellent symptôme de cette stratégie est la numérisation d’œuvres dans domaine public par la Bibliothèque Nationale de France (BNF) par le biais d’une entreprise privée, ce qui rendra l’accès à ces œuvres payant, alors qu’il est sensé être gratuit. Pour les détails, je vous laisse soin de lire le très bon billet de Pierre-Carl Langlais, mais on peut conclure de cette situation que si on compare la stratégie de Google par rapport à celle de la BNF pour la libre diffusion d’œuvres numérisées dans le domaine public, Google est très altruiste par rapport à l’institution française. En résumé, les élites conservatrices de la culture tentent de garder leur contrôle et leur pouvoir en utilisant un procédé illégal qui est le copyfraud, c’est-à-dire s’arroger des droits d’auteur sur une œuvre tombé dans le domaine public, une pratique qui semble déjà courante sur Gallica (les œuvres numérisées dans le domaine public sont marquées d’un copyright).

Symbole du domaine public

L’attaque frontale législative ne pouvant marcher, les élites tentent de s’attaquer au domaine public (Carl Flisch, domaine public).

Les citoyens doivent être propriétaires de leur culture

Pour conclure, nous vivons une révolution culturelle où l’accès libre à la culture et au savoir est enfin possible grâce à Internet. Cependant, le mouvement libre fait face à la résistance de ceux qui détiennent la culture et le pouvoir qui l’accompagnait et qui n’ont pas l’intention de l’abandonner. Pour contrer ces dictateurs de la culture, les citoyens doivent s’approprier leur culture, la découvrir, l’assimiler et la partager à ceux qui ne peuvent y avoir accès. Les citoyens éclairés sont ceux qui ont connaissance de ce qui les entoure et qui savent ; ce sont ceux qui détiennent le pouvoir et dans nos démocraties, le pouvoir ne doit pas être aux mains de quelques élites cultivées, mais aux mains de tous les citoyens. C’est leur vigilance et leur engagement qui feront qu’ils vaincront contre ceux qui croient savoir comment le reste du monde doit penser afin de le contrôler. Les élites culturelles reprendront-elles le pouvoir ? C’est peu probable, car l’expérience d’Internet a déjà atteint un stade irréversible et toutes les tentatives de censure que les élites mettent en place sont vouées à l’échec, car leur incapacité à comprendre son fonctionnement et la pensée qui l’anime ne pourra les amener qu’à engendrer des effets Streisand à la chaîne.

Mais plus encore, pour être vraiment libres et avoir le savoir et le pouvoir, les citoyens doivent venir à la culture qui les attend à bras ouverts et doivent sortir de leurs a-priori sur cette dernière qui n’est pas synonyme de faste ou de richesse financière. La culture est pour tous et n’est pas réservée aux élites qui savent et qui veulent en savoir plus. La culture décadente de notre société est un poison à combattre qui n’est qu’une gigantesque arnaque destinée à divertir le citoyen pendant que les puissants qui se croient tout permis magouillent tranquillement dans leur coin. La vraie culture est celle vers laquelle le citoyen va, pas celle qui est allée au citoyen, c’est celle que le citoyen contrôle, pas celle qui contrôle le citoyen. La culture fait l’Homme et l’Homme fait la culture, ils sont un.

À voir