Élections municipales : news, pédia ou data ?

Les élections municipales françaises viennent de s’achever et bien entendu, le contenu de Wikipédia relatif aux communes françaises subit de nombreuses modifications suite aux résultats (souvent de manière irraisonnée). Une tendance qui apparaît depuis quelques années est le besoin de détailler au maximum les faits et les données relatives aux élections, notamment lorsqu’elles sont françaises.

Les pages créées sont très souvent des accumulations de données et de tableaux de résultats et de sondages, sans analyse, ni étude, en théorie Wikidata serait plus à même à accueillir ce type de contenu. Les élections sont aussi un phénomène d’actualité, donc Wikinews doit aussi accueillir ce genre de contenu. Malgré la finalité des projets Wikimedia, les pratiques font que Wikipédia aspire toutes sortes de contenu à la manière d’un trou noir.

Vue d'artiste d'un trou noir

Wikipédia serait-elle destinée à devenir un trou noir de l’information ? (420Ainsley, CC-BY-SA 3.0)

Élections actuelles et encyclopédisme

Savoir ce qui relève de l’encyclopédisme ou non lors d’une élection en cours est un marronnier qui enfle de plus en plus ; le cas de l’élection présidentielle française de 2012 avait été un bon exemple avec des tentatives de créations d’articles sur les programmes des différents candidats ou même l’existence d’un article très lourd (plus de 300 000 octets !) comportant une suite de tableaux et d’images, dont la lisibilité est limitée, retraçant le détail des résultats de l’élection. La conclusion de cet ensemble (des procédures de pages à supprimer avaient été lancées) est que du fait que ces informations sont fiables et reprises par des médias nationaux, il n’y a aucune raison de les retirer.

Que ce soit dans le domaine de l’actualité ou de la base de données (les élections font partie des quelques événements qui arrivent à concilier les deux), on note une certaine forme de rigidité face aux critères, aux sources et aux types de sources pour justifier aussi bien la création que la suppression d’un article. L’esprit d’analyse et l’esprit critique sont remplacés pour faire place à la seule question de savoir si l’information est diffusée à grande échelle par des médias de référence. Là où les critères de Wikipédia sont inadaptés, c’est que Internet est la globalisation et le partage de toute information à l’échelle du monde, ce qui fait que le moindre fait un peu sordide peut être repris par tous les médias du monde entier.

Cet aveuglement mène à une domination des médias de masse par rapport à la nature encyclopédique. Il importe peu de savoir si l’information relayée par les médias sont exactes ou non (dans certains domaines, on note même plus des erreurs grossières que des exactitudes), l’important est justement que la diffusion ait été faîte par un média rentrant dans les critères et surtout qu’elle ait été relayée par d’autres. L’encyclopédisme n’est alors plus de retranscrire ce qui a été retenu et analysé à un temps t+n, mais de retranscrire ce qui est retenu à un temps t.

Troupeau de moutons en Argentine

La prédominance des médias de masse amènerait-elle vers une forme de panurgisme irraisonné vis-à-vis des sources ? (writtecarlosantonio, CC-BY 3.0)

Données et actualité : il existe des projets Wikimedia pour ça

Revenons aux élections. À l’occasion des élections municipales, des pages détaillées ont été créées pour afficher les résultats dans chaque département et grande ville française de plus de 100 000 habitants. L’essentiel du contenu de ces pages est une suite plus ou moins longue de tableaux détaillant les résultats dans les communes les plus importantes des départements, avec parfois une petite contextualisation en introduction. Mais peu importe, à l’instar de leurs comparses de 2012, ces pages n’ont pas vraiment vocation à être labellisées un jour, il s’agit plus d’une base de données, or il existe un projet Wikimedia qui est une base de données : Wikidata.

Il y a près d’un an, j’avais estimé à tort que Wikidata était une erreur monumentale (qualificatif que je réserve à présent plutôt à Wikivoyage). La réalité est surtout qu’il s’agit d’un formidable outil qui permet de palier un manque nécessaire au traitement des informations communes à tous les wikis : la base de données. Or, nos tableaux des élections ne sont-ils pas autre chose que des éléments de base de données ? Il n’y a aucune analyse et rajouter du contenu en ferait des pages extrêmement lourdes à charger et qui provoqueraient des plantages du fait de la taille des tableaux et des éventuelles images, ce qui violerait les principes d’accessibilité et de synthèse. À partir de ces considérations, qu’est-ce qui empêche de transférer ces données sur Wikidata ?

Modèle de donnée de Wikidata

S’il existe un projet Wikimedia de base de données, pourquoi ne pas l’utiliser pour intégrer les bases de données de Wikipédia ? (HenkvD, CC-BY-SA 3.0)

Encyclopédisme, où es-tu ?

Victime de son succès, Wikipédia a de plus en plus de mal à exister et à s’imposer en tant qu’encyclopédie au sein du public. Aujourd’hui Wikipédia est plus connue comme le site où on peut tout trouver (quand ce n’est pas Google) que comme encyclopédie au sens strict ; d’ailleurs, le mot encyclopédie accolé à Wikipédia est complètement vidé de son sens et c’est la définition même du terme qui est aujourd’hui menacée. Car non seulement le public ne saisit plus la nature originelle de Wikipédia, mais cela touche également une certaine frange de la communauté avec des gens qui rédigent des articles de n’importe quelle nature sur n’importe quel sujet, pourvu que des sources fiables avec un minimum de qualité existent.

Cela amène à l’arrivée de pages complètement surréalistes pour une encyclopédie et souvent en manque total de synthèse. À force d’exiger une excellente exactitude et une excellente couverture des informations et des connaissances, on en oublie que l’un des piliers de la rédaction d’un article encyclopédique est la synthèse du contenu ; l’encyclopédie ne devient plus l’ensemble d’articles faisant état d’une synthèse de l’ensemble des connaissances humaines, mais un simple agglomérat d’informations plus ou moins organisées cherchant à être détaillées autant que possible.

Besoin de reconnaissance ?

La théorie voudrait que les projets Wikimedia soient un ensemble de projets dont la vocation est de transmettre le savoir. Chaque projet a pour cela un qualificatif qui lui est associé, renseignant sur ses objectifs et les types de contenu qu’il peut accueillir ou non. Ainsi, chaque projet est dissocié des autres de part sa nature et ses objectifs, mais y est également relié de part son contenu, car les différents projets sont inter-dépendants. En fonction de ce que veut faire un contributeur, il peut donc participer aux différents projets, surtout avec le SUL qui créé un compte automatiquement avec le même mot de passe.

Ensemble des logos des projets Wikimedia

Le système Wikimedia : un ensemble de projets en symbiose (Auteurs montage : Guillaume Paumier, Otourly, PiRSquared17 et Rillke ; © Wikimedia Foundation, voir conditions d’utilisations)

Pourtant, certains contributeurs refusent de contribuer à autre chose que Wikipédia (la grande opposition se fait notamment au niveau de Wikinews). Certes, on peut concevoir que l’on refuse de contribuer sur d’autres projets (chacun est libre de contribuer sur les projets qu’il souhaite), mais le problème arrive quand la personne veut absolument ajouter du contenu non-encyclopédique sur Wikipédia qui aurait sa place dans d’autres projets. Certains arguments avancés par ces personnes pour justifier leurs actions semblent montrer qu’elles recherchent une certaine reconnaissance par le biais de leurs contributions, et Wikipédia de par son trafic et la durabilité de son contenu est le projet le plus adapté à cet objectif.

Le succès de Wikipédia amène à un gros problème le concernant : on le transforme en trou noir absorbant tout type d’information. Le cercle initié est alors extrêmement vicieux ; le site ayant un fort trafic, on cherche à tout concentrer sur ce site pour que toutes les informations puissent être consultées, ce qui augmente le trafic et oblige à concentrer davantage… Il assez peu probable que le site Wikipédia disparaîtra dans quelques années, mais il semble à peu près certain que la nature encyclopédique est sacrifiée sur l’autel de la notoriété et de l’opportunisme.

Wikipédien : une activité à haut risque ?

Contribuer à Wikipédia, c’est avant tout vouloir partager son savoir et en permettre sa libre diffusion. Cependant, comme dans la plupart des cas, les principes de Wikipédia sont des armes à double tranchant, car ils sont aussi bien utilisés par ses soutiens que ses détracteurs. La majorité des wikipédiens sont des personnes anonymes contribuant sur des sujets qui ne peuvent pas réellement générer de polémique. Il existe cependant des cas (notamment les personnes vivantes ou les entreprises en activité) qui deviennent plus sensibles, car les sujets des articles et/ou leur partisans essayent parfois d’améliorer à leur façon certains articles les concernant. Et si jamais un ou plusieurs wikipédiens s’en mêlent, ils peuvent devenir la cible d’attaques. Être wikipédien deviendrait-il une activité risquée ?

Photographe de guerre britannique pendant la 2 GM

Contribuer à Wikipédia : une activité risquée pour l’individu ? (No 5 Army Film & Photographic Unit, DP)

Wikipédia et les personnalités : l’éternelle méprise

De par son excellent référencement dans les moteurs de recherche (notamment Google) et son très large champ d’application, Wikipédia est devenu un site presque incontournable pour toute personne souhaitant se renseigner sur un sujet. Par conséquent, de nombreuses personnes, entreprises ou autre structure cherchent à donner la meilleure image d’eux-même sur l’encyclopédie en ligne ou à se donner une notoriété qu’ils n’ont pas encore. Dans le premier cas, des personnes plus ou moins affiliées aux sujets des articles considérés cherchent à modifier l’article en lissant l’image de la personne ou de la structure en supprimant les passages qui pourraient porter préjudice et en mettant en valeur des qualités (existantes ou inventées). Dans le second cas, on chercher à imposer un article qui ne répond pas aux critères d’admissibilité de Wikipédia.

L’un des plus grands problèmes qui persistent est celui que la plupart des personnes ou institutions n’ont pas compris le but et le fonctionnement de Wikipédia. À ce titre, elles pensent que Wikipédia est un lieu comme LinkedIn, où l’on peut référencer n’importe qui et qu’elles ont un droit de regard (quand elles ne sont pas propriétaires) sur le contenu des articles les concernant. Cela amène parfois à des conflits plus ou moins importants entre des personnes souhaitant intervenir sur un article les concernant pour supprimer des informations les dérangeant, violant de fait la neutralité de point de vue (si ces informations disposent de sources vérifiables), et la communauté wikipédienne ; et les suites de tels conflits sont assez variables selon les cas.

De la mauvaise foi à l’attaque personnelle

Parmi tout ce joli monde, il existe bien entendu des personnes raisonnables qui comprennent vite ce qui ne va pas dans leur manière d’agir et qui se montre conciliantes ; aussi, les propos qui suivent ne s’appliquent qu’aux cas de personnes qui semblent vouloir partir en guerre contre Wikipédia, parce que la communauté n’a pas souhaité se soumettre à leur caprice.

Portrait de Napoléon III

« Je veux, alors obéissez ! » (Alexandre Cabanel, DP)

Apprendre que l’on n’a pas suffisamment de notoriété (dans le sens que nous faisons l’objet de critiques et d’analyses sur le long terme par des experts) heurte souvent l’ego de certaines personnes, tout comme le fait d’apprendre que non, elles n’ont aucune prérogative sur un article de Wikipédia dont elles sont le sujet. Plutôt que d’admettre cela, ces personnes rentrent dans un mécanisme de mauvaise foi où elles tentent d’abord de démontrer leur admissibilité par le biais de sources peu pertinentes et lorsque cela leur a été signalé, elles rentrent de manière plus ou moins automatique dans le processus de l’attaque personnelle, voire généralisée.

Dans ces attaques personnelles, on suppose que le détracteur est en réalité un incompétent qui passe juste son temps à satisfaire ses plaisirs et son pouvoir de petit chef. Lorsque l’attaque personnelle mène au blocage, soit la personne cesse, soit elle utilise son blog, son compte Twitter (ou autre réseau social) pour dénoncer la tyrannie qu’elle aurait découverte sur Wikipédia, soit en restreignant la communauté à un groupe de dictateurs en herbe, soit en se lançant dans des campagnes de diffamation envers ceux qui ont commis l’affront de les contester.

Des complotistes aux justiciers

Il existe des cas plus extrêmes de personnes souhaitant insérer ou faire disparaître des informations au nom de divers principes. Il existe par exemple des cas de personnes qui imaginent que Wikipédia est subordonnée à des organisations qui veulent faire taire la vérité qu’ils portent ; et qu’à ce titre, Wikipédia est coupable de censure honteuse qui empêche ces nouveaux prophètes autoproclamés d’illuminer le monde de leur lumière. Il est en effet impensable pour ces détenteurs de la bonne parole d’être en tort ; il existe nécessairement des forces obscures qui veulent les faire taire et qui ont infiltré la communauté de Wikipédia.

BD des cabalistes anonymes wikipédiens

Attention ! Wikipédia est infiltrée par des organisations qui censurent tout ! (Rama, CC-BY-SA 2.0)

Dans des cas encore plus extrêmes, il y a carrément des gens qui souhaitent porter plainte contre Wikipédia pour des motifs très risibles, dans la majorité des cas. La plupart des cas sont toujours les prophètes autoproclamés de la vérité qui menacent de porter l’affaire devant les tribunaux, car Wikipédia violerait des lois (qui n’existent que dans leur imagination). En revanche, il existe aussi des personnalités publiques assez puissantes qui n’hésitent pas à utiliser l’appareil judiciaire (généralement pour diffamation) afin de faire retirer un contenu à leur désavantage.

L’anonymat : la meilleure défense des wikipédiens

Certaines critiques de Wikipédia (et souvent parmi les plus virulentes) fustigent l’usage d’un pseudonyme et de l’anonymat sur l’encyclopédie. Selon eux, il s’agirait d’un manque de courage de la part des wikipédiens qui ne voudraient pas faire face à leurs responsabilités sur le contenu, notamment en cas de conflit avec une personne ou une organisation. En réalité, il ne s’agit pas plus d’une fuite des responsabilités que d’une protection nécessaire à l’encontre des pressions qui peuvent être exercées sur les wikipédiens (qui sont d’autant plus forte s’ils ont des statuts techniques, comme les administrateurs). Les deux principales garanties de l’indépendance de Wikipédia sont l’absence de publicité et l’anonymat.

Que se passerait-il s’il n’y avait pas d’anonymat ? Nous aurions une multiplication des cas comme celui de Rémi Mathis en avril 2013 ou celui de Diu en Grèce, avec des poursuites judiciaires pour tout et n’importe quoi. Il existe même des cas de chercheurs contribuant à Wikipédia en dévoilant leur identité réelle, et dont le chef du laboratoire pour lequel ils travaillent reçoivent régulièrement des coups de téléphone de la part de personnes en conflits avec ces chercheurs sur Wikipédia, pour se plaindre et/ou exiger le renvoi de ces derniers pour des motifs extérieurs à leur travail de chercheur.

Black out de Wikipédia en anglais de janvier 2012

Où serait la protection contre la censure sans l’anonymat ? (Japs 88, CC-BY-SA 3.0)

Pour conclure, le véritable risque pour un wikipédien est de contribuer à visage découvert. Avec l’accroissement de Wikipédia dans la vie des internautes, de plus en plus d’intérêts privés se penchent sur les articles les concernant pour masquer des informations gênantes et pour se montrer sous un jour plus favorable. Estimant avoir la loi de leur côté, car étant personnellement concernés par le contenu, certains n’hésitent pas à faire marcher l’appareil judiciaire ou, s’il n’en ont pas les moyens, d’entamer une campagne de diffamation à l’encontre des contributeurs avec lesquels ils sont en conflit.
Face à cela, l’anonymat est une garantie très sure, car la Wikimedia Foundation est peu encline à dévoiler les informations personnelles des utilisateurs de ses sites et l’anonymat protège la réputation de la personne morale qui est derrière le pseudonyme.

RSF : la nouvelle carte des ennemis d’Internet

À l’occasion de la journée mondiale contre la cyber-censure, l’ONG Reporters Sans Frontières a publié son rapport annuel à propos des ennemis d’Internet. Par rapport aux années précédentes qui visaient les états, ce sont les organisations, publiques comme privées, qui sont cette fois-ci dans le collimateur de l’ONG. En effet, dire simplement qu’il y a de la censure dans certains états est une manière trop rapide et trop globale de présenter la situation d’Internet à travers le monde qui est en réalité bien plus complexe.

Carte 2014 de la surveillance et de la censure sur Internet par RSF

Carte 2014 de la surveillance et de la censure sur Internet par RSF (Reporters Sans Frontières, CC-BY-NC-SA 3.0)

Une lecture multiple de la carte

Associée au rapport annuel, la célèbre carte des ennemis d’Internet présente chaque année les états qui exercent une censure totale ou partielle et les états que l’ONG place sous surveillance, du fait de leur législation qui peut mener à des dérives et à des actes de censure (la France est d’ailleurs le seul pays démocratique occidental à faire partie de cette catégorie). Cependant, la version de 2014 de la carte de RSF permet une lecture plus globale et plus complète des différents acteurs qui attaquent Internet par le biais de la censure, de la surveillance de masse ou toute autre méthode allant à l’encontre des principes et de l’essence du réseau.

En plus des pays censurant Internet, la nouvelle carte présente également les intérêts privés et les organisations étatiques qui participent activement à la réduction des droits fondamentaux des internautes. Cette carte nous montre ainsi que certains outils utilisés un état pour contrôler Internet sont en réalité utilisés par d’autres états à des fins similaires. Nous découvrons alors que les attaques à l’encontre du réseau ont une dimension planétaire et ne se limitent pas à une région du monde localisée et contrôlée uniquement par des dictateurs. Car dans cette carte, les états démocratiques sont autant impliqués que les états dictatoriaux.

Représentation du monde connecté par Internet

Les attaques à l’encontre des libertés des internautes ne se limitent pas à quelques états, mais à l’ensemble du réseau mondial (Junior Melo, CC-BY-SA 3.0)

La nouvelle carte de RSF implique plus d’acteurs par rapport à ses prédécesseurs, car elle implique un champ plus large d’attaques. Si les précédentes montraient principalement les états faisant actes de censure ou risquant de mettre en place en système de censure, la version 2014 met au pilori la surveillance, la censure, les emprisonnements et la désinformation. Si la dernière caractéristique est plutôt réservée aux acteurs nord-coréens, il est intéressant de noter que la censure n’est pas toujours synonyme de mise en place d’un système de surveillance généralisé, comme en Iran, et que la surveillance sans la mise en place d’une censure peut mener à l’emprisonnement, comme aux États-Unis.

Les états : principaux ennemis d’Internet

Il existe en réalité deux catégories d’ennemis d’Internet : ceux qui sont farouchement opposés au réseau mondial, et qui tentent de réduire leur population à l’accès à un intranet national (Iran et Corée du Nord), et ceux qui sont contre un Internet libre hors de contrôle des états. Les principaux ennemis d’Internet restent encore les états présentant un déficit chronique de démocratie où les pouvoirs en place tentent de maintenir un contrôle sur le réseau et étouffer les contestations. Les épisodes du printemps arabe nous ont montré combien Internet pouvait devenir un formidable moyen de mobilisation et de contestation qui peuvent entraîner la chute d’un régime autoritaire ou dictatorial en place depuis des décennies.

Carte de la censure sur Internet d'après RSF en 2014

La censure sur Internet, un fléau qui touche principalement les pays en manque de démocratie (d’après RSF, Jeffrey Ogden (W163), CC0)

Le rapport de RSF montre que les différents états se dotent progressivement de moyen d’interception et de surveillance considérables. Pour cela, ils créent des organisations sous la tutelle du pouvoir qui deviennent leur bras armé et est chargé de surveiller et/ou de censurer toute information qui serait dangereuse pour le régime. Afin de faciliter leur tâche, la modification de la législation par le pouvoir, au nom de la défense nationale, de la stabilité politique, de la lutte contre la criminalité ou tout autre prétexte, permet à ces organisations de s’affranchir de difficultés potentielles, comme le passage obligatoire par un tribunal. Des arguments qui sont également utilisés dans certaines démocraties occidentales pour mettre en place des textes de lois similaires.

Vers des attaques à l’échelle du réseau ?

Mais plus que les états, RSF dévoile d’autres acteurs majeurs impliqués dans les attaques actuelles et futures menées à l’encontre d’Internet. Le thème de la sécurité étant régulièrement mis en avant pour justifier la censure et la surveillance sur le réseau, cela a amené certaines sociétés spécialisées dans la sécurité et l’armement à développer des techniques destinées à la surveillance sur Internet. Ainsi, elles n’hésitent pas à sacrifier des libertés fondamentales humaines sur l’autel du profit en se rendant complice de la surveillance généralisée ; cependant, ce n’est pas toujours dénué de logique quand on sait que le défenseur supposé des-dites libertés est celui qui souhaite les violer (à savoir l’État) et qui passe commande chez ces sociétés pour pouvoir le faire.

Logo de la campagne en faveur de la liberté d'expression sur Internet

Seule la mobilisation citoyenne permettra de conserver un Internet libre et indépendant (MesserWoland & Luinfana, CC-BY-SA 3.0)

On parle parfois de cyber-attaques, voire même de cyber-guerres entre les états. Il est indéniable que ces derniers tentent au fil des années de perfectionner toujours plus leurs capacités techniques pour contrôler leurs citoyens qui utilisent ce réseau en dehors de tout contrôle qu’est Internet. En montrant que des sociétés privées n’hésitaient plus à se spécialiser dans un domaine en plein essor, RSF nous permet aussi d’entrevoir des possibilités pour le futur du réseau en matière de surveillance et de censure. Internet est aujourd’hui à un moment clé de son histoire où les actions des uns et des autres permettront divers scénarios :

  1. les états prennent le contrôle du réseau et sont alors libres de surveiller et de censurer sans limite et pourront même restreindre l’accès pour permettre de créer un Internet plus national que mondial (scénario fragmentation d’Internet)
  2. les citoyens se réveillent et réagissent en masse avec l’aide des organisations qui protègent leurs droit fondamentaux et font plier les gouvernements qui devront se contenter d’intervenir sur le réseau lorsque leur présence sera légitime (scénario du statu quo amélioré)
  3. le système de surveillance de masse est mis à bas par des protestations citoyennes, Internet devient une de non-droit, mais les états n’hésitent plus à attaquer des sites étrangers par le biais des technologies acquises par le biais des sociétés de sécurité qui signent plusieurs contrats avec divers états (scénario de l’anarchie étatique)
  4. les internautes reprennent le pouvoir de ce qui leur appartient, Internet redevient ce qu’il devait être à la base et reste sous le contrôle seul de ses acteurs et utilisateurs, l’action des états et des organisations reste extrêmement limitée (scénario du retour aux sources)

Quoi qu’il en soit, il est certain que seule une action massive des citoyens pour réclamer la préservation de leurs droits sur Internet sera la voie pour permettre une avenir radieux au réseau. Et on ne peut que rendre hommage à des organisations sur RSF qui permettent de réveiller nos consciences en faisant jouer l’un des plus grands principes d’Internet : la transparence.

Vie privée : vers une banalisation de l’espionnage de masse ?

Les scandales des écoutes de la NSA montrent que les réseaux sociaux sont des cibles privilégiées des services de renseignement. Dans un Internet qui devient la cible de toutes les organisations, gouvernementales comme non-gouvernementales, pour lesquelles la vie privée est un obstacle, les réseaux sociaux deviennent des lieux incontournables de ce qui se passe sur le web et engrangent toujours plus d’utilisateurs. La destruction de la vie privée risque t-elle de nous conduire vers une société où l’individu n’existe plus ?

Antennes du GCHQ

L’espionnage de masse annonce t-il une société ouverte où l’individu et l’intimité n’ont plus leur place ? (Nilfanion, CC-BY-SA 3.0)

La société de l’ego

La société change avec les révolutions et la notre n’échappe pas à la règle. Avec la révolution d’Internet, les codes et les rapports entre les individus changent sur tous les plans, aussi bien sur le réseau que dans ce que l’on nomme parfois la vie réelle. Grâce aux nouveaux moyens technologiques et du fait que les médias de masses créent des idoles éphémères, les gens peuvent et veulent mettre en avant leur propre personnalité et leurs actions. Ainsi, par le biais des réseaux sociaux, ils exposent leurs actions, dans le but de les faire connaître et de les partager (quel que soit le degré de l’ego utilisé). La personne devient par conséquent une personnalité publique (certes à petite échelle).

En effet, la société semble aujourd’hui exiger de ses membres à ce qu’ils s’exposent publiquement, à ce que nous ayons tous une vitrine publique pour que nous puissions tous bénéficier des bienfaits de la vie publique. Cependant, on omet de préciser qu’avoir une vie publique se fait au détriment de la vie privée et que le voyeurisme vis-à-vis de cette dernière augmente au fur et à mesure que l’on devient de plus en plus publique. Par analogie, on pourrait placer la vie privée et la vie publique de part et d’autre d’une balance ; dans cette configuration, le gain de poids de l’une se fait toujours au détriment de l’autre. L’inconvénient avec Internet est que l’ajout de poids à la vie publique au détriment de la privée est une action irréversible.

Avec une telle situation, il est bien plus aisé de faire accepter des pratiques immorales, comme l’espionnage de masse, qui détruisent la vie privée, car la société exige et accepte de fait l’absence de vie privée pour ses membres. Le résultat est que à terme, la société n’accepte en sont sein que ceux qui font la démarche de sacrifier leur vie privée et de la transformer en vie publique. Étrangement, ce genre de pratique fait écho avec des cérémonies d’initiation permettant l’entrée dans certaines sectes aux pratiques douteuses et peu recommandables…

Facebook man

Avec les réseaux sociaux, nous ouvrons notre journal intime au monde entier et ce, pour l’éternité. (Maxo, CC-BY 3.0)

La fin de l’individu et de l’altruisme

Et si l’espionnage de masse était définitivement banalisé ? Et si les citoyens n’avaient plus aucune intimité ? Irions-nous vers une société où le citoyen honnête est celui qui dévoile toutes ses actions, tandis que le criminel en puissance serait celui qui chercherait à les cacher ? Cela semble en tout cas être la mentalité qui règne dans une partie de la société où l’on considère que non seulement il est normal que l’État sache tout de nous (oubliant que l’intimité ne s’arrête pas aux commentaires débiles sur Facebook ou aux courriels sans contenu important), mais qu’en plus, celui qui veut protéger sa vie privée cherche à cacher quelque chose, un quelque chose qui est forcément suspect.

Cette suspicion infondée est en fait un comportement humain tout ce qu’il y a de plus normal. Une chose que l’on ignore est une chose inconnue, or l’Homme a une peur bleue de l’inconnu et imagine le pire (et considère rarement le meilleur). De ce sentiment sous-jacent naît en partie le principe que cacher quelque chose est mal et que tout savoir est nécessairement bien. Le plus inquiétant dans cette affaire est que l’individu se détruit lui-même en niant sa propre intimité et celle des autres. Paradoxalement, cet individualisme peut aussi être à l’origine d’un égoïsme fondé sur le déni de la réalité selon lequel, ces affaires d’espionnage de masse ne concernent que les autres et donc qu’il n’y a pas de raison de se soucier d’une chose qui ne nous concerne pas.

Protéger sa vie privée : bientôt un délit ?

Si la très grande majorité des citoyens était connectée aux réseaux sociaux et y racontait sa vie, on pourrait envisager que la cible privilégiée des agences de renseignement deviendraient les personnes qui n’y sont pas connectées. Dans un futur proche et sombre, la non-divulgation de sa vie privée pourrait bien devenir un délit de facto, voire même un jour de jure. Dans certaines parties de la société, cette mentalité est déjà bien ancrée ; ainsi, Tor subit parfois des accusations d’être un nid de criminels et terroristes en tous genres, alors que le réseau est à la base utilisé à la fois par les personnes vivant dans des pays où l’Internet est contrôlé (Chine, Iran…) et par des personnes qui cherchent à protéger leur vie privée tout en naviguant librement sur le réseau, et ce de manière honnête.

Logo de l'HTTPS

Protéger sa vie privée, bientôt un délit contre l’État et la société ? (Rock1997 & Fabio Lanari, CC0)

Il est cependant clair que nous sommes à une période charnière où l’espionnage de masse et la vie privée sont dans un lutte à mort. Selon les réactions et la mentalité qui l’emportera au sein de la société, les citoyens accepteront de défendre ce qui fait partie de leurs libertés et droits fondamentaux, ou bien accepteront de les sacrifier sur l’autel de la sécurité, menant vers toutes les dérives possibles et imaginables pour le futur.

Benjamin Franklin : « Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité. »