Février 2013

Le vandalisme sur Wikipédia

n°1, février 2013

La modification du contenu de Wikipédia est libre à tout internaute se connectant à l’encyclopédie (principe du wiki). Ce mode de modification permet ainsi une participation élargie du public à l’élaboration de l’encyclopédie, ce qui permet une amélioration massive. Cependant, cette large ouverture rend le contenu vulnérable aux dégradations volontaires nommées sur Wikipédia le vandalisme. Ce dossier présente les différents types de vandalismes, ainsi que les moyens mis en œuvre pour les contrer.

Vandalismes et erreurs de débutant

Dégradations des contenus existants

Les vandalismes les plus évidents sont les vandalismes dégradant directement le contenu existant des articles. Les vandalismes les plus courants sont : la suppression totale du contenu de l’article, l’insertion de contenus non encyclopédiques, l’insertion d’insultes et d’avis personnels, l’insertion de répétitions de caractères… Il s’agit des vandalismes les plus courants, mais aussi les plus facilement détectables, donc leur présence dans les articles est très rare.

Canulars

Les canulars sont des articles créés à propos de notions ou événements n’ayant jamais existés. Le but des auteurs de ces canulars est généralement de faire en sorte que leur œuvre reste le maximum de temps sur l’encyclopédie. On distingue les canulars flagrants (très vite détectés) des canulars subtils. Les canulars flagrants sont généralement des articles dont le contenu ne comporte aucune source et est de nature fantaisiste ou très douteuse et dont le sujet en lui-même est déjà trop peu sérieux ou trop anodin pour paraître réel. Une simple recherche sur Google permet au patrouilleur de le vérifier et de le supprimer. Les canulars subtils sont des articles généralement créés sur des sujets plus pointus dans lesquels les patrouilleurs n’ont pas forcement les compétences. Supposant la bonne foi, les patrouilleurs demandent rarement leur suppression de prime abord, car le sujet est déjà pointu dans le fond (impossibilité donc du patrouilleur de se déclarer compétent à demander la suppression s’il ne connaît rien au thème du sujet), et qu’il présente des sources qui paraissent crédibles dans la forme. Le non-traitement immédiat de ces canulars peut aussi résulter du fait que personne ne l’a repéré (si le sujet est trop précis, il peut ne pas exister de projet ou même de contributeur capables d’y prêter attention). La durée de vie de cette dernière catégorie de canulars est très variable : de quelques heures à quelques années.

Erreurs de débutants

On distingue les erreurs de débutants du vandalisme par le fait que les erreurs de débutants sont involontaires (fausse manipulation, méconnaissance des règles…). Ces erreurs sont généralement des insertions de contenus non encyclopédiques, des créations d’articles non admissibles, des insertions de contenu sous droit d’auteur, des insertions d’informations sujettes à caution non sourcées… Les débutants sont avertis que leurs modifications sont problématiques et des conseils leur sont envoyés par les patrouilleurs ou des membres du projet d’aide et d’accueil pour améliorer leurs contributions. Cependant, si le nouveau ne tient pas compte des conseils et que ses modifications dégradent plus l’encyclopédie qu’elles ne l’améliorent, il peut subir des sanctions similaires à celles des vandales.

Les tests de vandalisme

Depuis la démocratisation de Wikipédia en 2006-2007, plusieurs chercheurs et médias tentent de prouver la fiabilité ou la non fiabilité de Wikipédia. La méthode la plus utilisée est de vandaliser l’encyclopédie pour « tester » la réactivité de la communauté face à ces dégradations. Le dernier cas de ces tests publics à l’heure actuelle a été réalisé le 29 janvier 2013 par la RTBF.

Le test d’Assouline

Probablement l’un des premiers « tests » médiatisés : le test effectué en 2007 par Pierre Assouline et plusieurs étudiants en journalisme (un hasard ?) de Sciences-Po. Le but était d’observer le temps de réaction de la communauté face aux vandalismes (bien entendu subtils) insérés par les étudiants. Si certains vandalismes furent rapidement détectés, d’autres le furent moins et ont même été réutilisées dans des travaux de chercheurs. Ceci était pour Assouline et ces étudiants une preuve irréfutable de la non-fiabilité de Wikipédia, sachant qu’il faut prendre comme facteur que M. Assouline n’a jamais été favorable à Wikipédia, tant en raison de son modèle ouvert (allant jusqu’à qualifier cela de démagogie) et collaboratif que par la soi-disante menace qu’elle exerce sur les encyclopédies papiers classiques et fiables (qualité discutable). Non-contents d’avoir montré leur mépris envers un savoir qui visiblement ne rentre pas dans leurs critères, car diffusé par des gens qui ne font pas partie de l’élite, ils n’hésitent pas à rassembler tous les vices de la toile sur Wikipédia et à la considérer comme étant à l’origine du plagiat massif des élèves, de leur paresse, de la chute des encyclopédies papier… En bref, plus que des personnes critiquant un modèle discutable, ils agissent en véritables fanatiques du modèle comme quoi tout doit être créé et pensé par les élites et toute création de la base n’est que plaisanterie sans intérêt au mieux, dangereuse lorsqu’elle met en péril les traditions et les monopoles de l’élite.

La plupart des faits énoncés par cette « étude » sont bien sûr à prendre avec des pincettes, car en 6 ans, la situation de Wikipédia, sa gestion des vandalismes, la situation des encyclopédies en général… ont évolué.

Les tests des médias

Le sujet de prédilection des médias à propos de Wikipédia est l’éternelle question Wikipédia est-telle fiable ? Comme si cette question n’avait toujours pas eu réponse, alors que la Wikimedia Foundation et les contributeurs l’avaient donnée avant même qu’elle ne soit posée. Afin de prouver la fiabilité ou la non-fiabilité, les journalistes s’adonnent au jeu de vandaliser l’encyclopédie pour voir si tout est vérifié (apparemment, il ne faut pas avoir confiance aux contributeurs quand ils répondent à cette question) et testent ainsi (et ils le revendiquent ouvertement) la réactivité des contributeurs.

En agissant ainsi, les journalistes font preuve d’un mépris sans bornes et d’une malhonnêteté intellectuelle d’une grande ampleur ; ainsi, les contributeurs ne sont pour eux ni plus ni moins que des cobayes que l’on peut tester à volonté ! De plus, ils montrent clairement leur mépris envers la culture et le savoir que Wikipédia draine et qu’ils considèrent comme un concurrent (montrant par ailleurs leur ignorance face à la notion de savoir) et envers lequel ils ne peuvent rien faire, ni même contrôler. Enfin, ils montrent une fois de plus leur simple volonté de se faire de l’argent sur le dos des gens en ne parlant que de sujets redondants, mais qui feront systématiquement le buzz. Grand dégât collatéral de ces actions : les journalistes se vantant ouvertement dans leurs reportages des leurs hauts-faits sur Wikipédia, cela augmente le nombre de vandalisme provenant de personnes tierces sur les articles vandalisés afin de vérifier si les journalistes ont eu raison et pour aussi s’amuser à jouer aux apprentis-sorciers en testant les contributeurs. Ce facteur augmente d’autant qu’il s’agit généralement de grands médias (France 2, RTBF…) qui n’hésitent pas à agir régulièrement (2 reportages-tests entre fin décembre 2012 et fin janvier 2013 pour la seule RTBF).

Le test de Loys Bonod

Le test de Loys Bonod, professeur de lettres, se démarque des cas précédents par le but recherché. Alors que les auteurs des vandalismes des autres cas cherchaient à démontrer la fiabilité ou la non fiabilité du contenu de Wikipédia, Loys Bonod cherchait à montrer à ses élèves leur ultra-dépendance à Internet. Je résume rapidement les faits : durant l’année scolaire 2011-2012, M. Bonod demande à ses élèves de réaliser un commentaire d’un texte d’un poète du XVIIe siècle. Théoriquement, ce genre de travail ne nécessite pas d’effectuer des recherches documentaires, à moins de vouloir en savoir plus sur l’auteur en lui-même pour contextualiser l’œuvre dans son époque et par rapport à son auteur, mais sans plus. Cherchant à savoir combien d’élèves utilisaient (ou même abusaient) Wikipédia, Loys Bonod insère une phrase fausse dans l’article de Wikipédia concernant cet auteur, et proposa par ailleurs de faux commentaires à des sites de corrigés. Le résultat fut probant : plus des 3/4 des élèves insérèrent les faux textes de M. Bonod dans leur commentaire. L’affaire fut par la suite médiatisée en raison du fait que ce professeur avait piégé ses élèves en vandalisant Wikipédia ; il aurait juste inséré des faux commentaires dans les sites de corrigés, elle serait passée presque inaperçue, toujours la même recherche de sensationnel et de polémique. Mais le but initial recherché n’était pas de prouver une quelconque fiabilité de Wikipédia, vu que l’expérience s’élargissait à plusieurs autres sites (notamment de corrigés) pompés par les élèves, sites qui ont profité de cette sur-médiatisation autour de Wikipédia pour faire profil bas.

Sur le fond, l’expérience est assez intéressante pour voir la dépendance des élèves face au numérique et la confiance aveugle qu’ils accordent au contenu des sites web. Cela fait partie du genre d’expérience sur lesquelles il faut se baser pour organiser un véritable débat de fond pour réformer l’enseignement face aux défis du numérique. Au niveau de la forme, je suis en total désaccord ; vandaliser le contenu d’un travail collectif pour faire une expérience est malvenu. Certes, ici les cobayes n’étaient pas les contributeurs de Wikipédia, mais manipuler un contenu pour des fins plus ou moins personnelles ne me semble pas très honnête intellectuellement. Wikipédia n’est pas un lieu d’expérimentations et des projets collectifs de construction d’œuvres n’ont pas à être entravés par des dégradations, quels que soient les buts recherchés à travers ces actes. Quoi que l’on puisse penser de Wikipédia par rapport aux autres encyclopédies, nous n’avons pas à la prendre pour un lieu où l’on peut y faire ce qu’on veut, sous prétexte qu’il s’agit d’un lieu ouvert, même sur des articles peu fréquentés ; cela est une forme de manque de respect pour le travail réalisé par les contributeurs.

Un contre-exemple d’étude sur Wikipédia

Un contre-exemple prouvant qu’il est possible d’étudier le fonctionnement de Wikipédia en profondeur est la thèse réalisée par Benjamin Grassineau en 2009. Le thème de cette thèse porte sur la dynamique des réseaux coopératifs ; l’étude de la thèse porte sur les logiciels libres et Wikipédia. Afin de réaliser au mieux son travail, et aussi je pense par idéologie, l’étudiant a créé un compte et interagit avec la communauté de Wikipédia. Il a ainsi participé à la rédaction d’articles, aux discussions, prises de décision… En étudiant le système de Wikipédia de l’intérieur, il en a tiré des conclusions beaucoup moins fausses avec nettement moins de raccourcis que ce que nos chers médias font. On peut affirmer qu’il existe deux types de méthodes d’études de Wikipédia : la méthode interne, où le chercheur (au sens large du terme) participe au système pour le comprendre, cela permet de donner une analyse assez juste, tout en conservant un esprit critique pertinent (loin de moi l’idée que le monde de Wikipédia est parfait) ; la méthode externe, souvent destructive, car se base souvent sur des vandalismes, où le chercheur voit la seule surface de Wikipédia et tente d’adapter son fonctionnement aux visions hiérarchiques et cadrées du monde réel, engendrant généralement des confusions, des contre-sens ou même des manipulations de faits.

La lutte contre le vandalisme

La patrouille RC

Les patrouilleurs RC sont des contributeurs qui se sont spécialisés dans la traque des vandalismes, ils y consacrent une partie ou l’intégralité de leur temps passé sur Wikipédia. Être patrouilleur ne nécessite aucun prérequis, mais il est conseillé d’avoir un minimum d’expérience sur le site. Le patrouilleur a pour mission globale de vérifier les modifications récentes (RC = recents changes) de les valider si elles sont correctes ou de les révoquer si elles sont inadéquates. Afin d’effectuer au mieux leur tâche, les patrouilleurs disposent d’outils puissants leur permettant de visualiser et d’agir en temps réel sur les modifications récentes, l’un des outils les plus utilisés est LiveRC qui permet aux patrouilleurs d’accéder aux modifications récentes en temps réel, de les vérifier et d’agir en conséquence. Les patrouilleurs peuvent également se coordonner sur les canaux IRC spécialement dédiés à la lutte contre le vandalisme sur Wikipédia, ainsi que sur le bulletin des patrouilleurs.

Étant généralement les premiers contributeurs que les nouveaux rencontrent, les patrouilleurs se doivent d’être pédagogues et aussi de supposer la bonne foi du nouveau en envoyant les messages d’avertissement et/ou de conseil adaptés. Les patrouilleurs étant des humains, il est également possible qu’ils se trompent dans certaines de leurs actions ; dans ce genre de cas, le contributeur patrouillé est invité à lui envoyer un message courtois lui expliquant qu’il a fait une erreur et pourquoi et seulement ensuite réitérer sa modification. La patrouille RC se fait en suivant les principes fondateurs, mais les actes des patrouilleurs dépendent également de leur vision du projet de Wikipédia, ce qui explique que certains peuvent se montrer plus rigides que d’autres par rapport à l’ajout de contenu et à la création de pages dont l’admissibilité peut être douteuse.

Les bots

Face au nombre de vandalismes relativement important, les contributeurs ont mis en place un certain nombre de dispositifs automatiques capables de détecter et de révoquer les vandalismes les plus évidents. Les patrouilleurs comptent principalement sur le soutien du bot Salebot, spécialisé dans la traque des vandalismes les plus basiques (et aussi les plus courants) comme la répétition de caractères, les insultes, l’abus de majuscules, le blanchiment d’articles… Certains types de vandalismes récurrents peuvent aussi être détectés, et parfois révoqués, par des filtres anti-erreurs. Il leur est également possible de blanchir des articles ayant été supprimés antérieurement par les administrateurs et recréés par la même personne. Ces dispositifs automatiques permettent aux patrouilleurs humains de se concentrer sur des vandalismes plus subtils comme l’insertion de fausses informations. Les bots et les filtres peuvent aussi faire des erreurs, il faut dans ce cas ne pas hésiter à contacter le dresseur du bot ou à signaler le problème sur la page de signalement des faux-positifs.

Les administrateurs

Les administrateurs sont des contributeurs disposant d’outils supplémentaires afin d’effectuer des actions de maintenance (suppression de page, purge d’historique, fusion d’historiques, blocage de contributeurs…) ; sur le plan éditorial et communautaire, ils sont égaux aux autres contributeurs et n’en sont pas les chefs ; les administrateurs peuvent appliquer des décisions prises par la communauté, comme supprimer des articles après des procédures de pages à supprimer. Certains administrateurs sont également patrouilleurs, ce qui leur permet d’agir directement sur les pages, alors que les patrouilleurs non administrateurs doivent passer par une procédure de requêtes aux administrateurs pour que l’action de maintenance soit effectuées par un administrateur. Les actions des administrateurs devant toujours se faire dans les règles, ils peuvent parfois refuser certaines requêtes lorsque le cas n’est pas évident. La majorité des requêtes faîtes aux administrateurs sont envoyées par les patrouilleurs RC.

Sources

Merci à Loys Bonod pour ses précisions à propos de son expérience.

9 réflexions sur “Février 2013

  1. Pingback: Wikipédia et les médias : l’éternelle incompréhension | Juraastro

  2. Bonjour Juraastro,

    bravo pour ce dossier, même s’il y manque à mon sens un élément primordial dans les acteurs de la lutte contre le vandalisme : les contributeurs lambda, ni patrouilleurs ni administrateurs, qui surveillent leur liste de suivi. Moi-même, sans patrouiller, j’annule plusieurs dizaines de vandalisme chaque mois.

    Sinon, très bon article 😉

    • Je les ai un peu négligés je l’admets. Mais ce dossier se concentrait surtout sur le vandalisme commis sur Wikipédia et moins sur les méthodes qui permettent de le contrer, dont je n’ai indiqué que la partie émergée de l’iceberg.

    • Le vandalisme est une détérioration volontaire de Wikipédia, lorsqu’elle est involontaire, on parle d’erreur de débutant et la communauté est bien plus bienveillante à l’égard des secondes que des premières.

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