Élections municipales : news, pédia ou data ?

Les élections municipales françaises viennent de s’achever et bien entendu, le contenu de Wikipédia relatif aux communes françaises subit de nombreuses modifications suite aux résultats (souvent de manière irraisonnée). Une tendance qui apparaît depuis quelques années est le besoin de détailler au maximum les faits et les données relatives aux élections, notamment lorsqu’elles sont françaises.

Les pages créées sont très souvent des accumulations de données et de tableaux de résultats et de sondages, sans analyse, ni étude, en théorie Wikidata serait plus à même à accueillir ce type de contenu. Les élections sont aussi un phénomène d’actualité, donc Wikinews doit aussi accueillir ce genre de contenu. Malgré la finalité des projets Wikimedia, les pratiques font que Wikipédia aspire toutes sortes de contenu à la manière d’un trou noir.

Vue d'artiste d'un trou noir

Wikipédia serait-elle destinée à devenir un trou noir de l’information ? (420Ainsley, CC-BY-SA 3.0)

Élections actuelles et encyclopédisme

Savoir ce qui relève de l’encyclopédisme ou non lors d’une élection en cours est un marronnier qui enfle de plus en plus ; le cas de l’élection présidentielle française de 2012 avait été un bon exemple avec des tentatives de créations d’articles sur les programmes des différents candidats ou même l’existence d’un article très lourd (plus de 300 000 octets !) comportant une suite de tableaux et d’images, dont la lisibilité est limitée, retraçant le détail des résultats de l’élection. La conclusion de cet ensemble (des procédures de pages à supprimer avaient été lancées) est que du fait que ces informations sont fiables et reprises par des médias nationaux, il n’y a aucune raison de les retirer.

Que ce soit dans le domaine de l’actualité ou de la base de données (les élections font partie des quelques événements qui arrivent à concilier les deux), on note une certaine forme de rigidité face aux critères, aux sources et aux types de sources pour justifier aussi bien la création que la suppression d’un article. L’esprit d’analyse et l’esprit critique sont remplacés pour faire place à la seule question de savoir si l’information est diffusée à grande échelle par des médias de référence. Là où les critères de Wikipédia sont inadaptés, c’est que Internet est la globalisation et le partage de toute information à l’échelle du monde, ce qui fait que le moindre fait un peu sordide peut être repris par tous les médias du monde entier.

Cet aveuglement mène à une domination des médias de masse par rapport à la nature encyclopédique. Il importe peu de savoir si l’information relayée par les médias sont exactes ou non (dans certains domaines, on note même plus des erreurs grossières que des exactitudes), l’important est justement que la diffusion ait été faîte par un média rentrant dans les critères et surtout qu’elle ait été relayée par d’autres. L’encyclopédisme n’est alors plus de retranscrire ce qui a été retenu et analysé à un temps t+n, mais de retranscrire ce qui est retenu à un temps t.

Troupeau de moutons en Argentine

La prédominance des médias de masse amènerait-elle vers une forme de panurgisme irraisonné vis-à-vis des sources ? (writtecarlosantonio, CC-BY 3.0)

Données et actualité : il existe des projets Wikimedia pour ça

Revenons aux élections. À l’occasion des élections municipales, des pages détaillées ont été créées pour afficher les résultats dans chaque département et grande ville française de plus de 100 000 habitants. L’essentiel du contenu de ces pages est une suite plus ou moins longue de tableaux détaillant les résultats dans les communes les plus importantes des départements, avec parfois une petite contextualisation en introduction. Mais peu importe, à l’instar de leurs comparses de 2012, ces pages n’ont pas vraiment vocation à être labellisées un jour, il s’agit plus d’une base de données, or il existe un projet Wikimedia qui est une base de données : Wikidata.

Il y a près d’un an, j’avais estimé à tort que Wikidata était une erreur monumentale (qualificatif que je réserve à présent plutôt à Wikivoyage). La réalité est surtout qu’il s’agit d’un formidable outil qui permet de palier un manque nécessaire au traitement des informations communes à tous les wikis : la base de données. Or, nos tableaux des élections ne sont-ils pas autre chose que des éléments de base de données ? Il n’y a aucune analyse et rajouter du contenu en ferait des pages extrêmement lourdes à charger et qui provoqueraient des plantages du fait de la taille des tableaux et des éventuelles images, ce qui violerait les principes d’accessibilité et de synthèse. À partir de ces considérations, qu’est-ce qui empêche de transférer ces données sur Wikidata ?

Modèle de donnée de Wikidata

S’il existe un projet Wikimedia de base de données, pourquoi ne pas l’utiliser pour intégrer les bases de données de Wikipédia ? (HenkvD, CC-BY-SA 3.0)

Encyclopédisme, où es-tu ?

Victime de son succès, Wikipédia a de plus en plus de mal à exister et à s’imposer en tant qu’encyclopédie au sein du public. Aujourd’hui Wikipédia est plus connue comme le site où on peut tout trouver (quand ce n’est pas Google) que comme encyclopédie au sens strict ; d’ailleurs, le mot encyclopédie accolé à Wikipédia est complètement vidé de son sens et c’est la définition même du terme qui est aujourd’hui menacée. Car non seulement le public ne saisit plus la nature originelle de Wikipédia, mais cela touche également une certaine frange de la communauté avec des gens qui rédigent des articles de n’importe quelle nature sur n’importe quel sujet, pourvu que des sources fiables avec un minimum de qualité existent.

Cela amène à l’arrivée de pages complètement surréalistes pour une encyclopédie et souvent en manque total de synthèse. À force d’exiger une excellente exactitude et une excellente couverture des informations et des connaissances, on en oublie que l’un des piliers de la rédaction d’un article encyclopédique est la synthèse du contenu ; l’encyclopédie ne devient plus l’ensemble d’articles faisant état d’une synthèse de l’ensemble des connaissances humaines, mais un simple agglomérat d’informations plus ou moins organisées cherchant à être détaillées autant que possible.

Besoin de reconnaissance ?

La théorie voudrait que les projets Wikimedia soient un ensemble de projets dont la vocation est de transmettre le savoir. Chaque projet a pour cela un qualificatif qui lui est associé, renseignant sur ses objectifs et les types de contenu qu’il peut accueillir ou non. Ainsi, chaque projet est dissocié des autres de part sa nature et ses objectifs, mais y est également relié de part son contenu, car les différents projets sont inter-dépendants. En fonction de ce que veut faire un contributeur, il peut donc participer aux différents projets, surtout avec le SUL qui créé un compte automatiquement avec le même mot de passe.

Ensemble des logos des projets Wikimedia

Le système Wikimedia : un ensemble de projets en symbiose (Auteurs montage : Guillaume Paumier, Otourly, PiRSquared17 et Rillke ; © Wikimedia Foundation, voir conditions d’utilisations)

Pourtant, certains contributeurs refusent de contribuer à autre chose que Wikipédia (la grande opposition se fait notamment au niveau de Wikinews). Certes, on peut concevoir que l’on refuse de contribuer sur d’autres projets (chacun est libre de contribuer sur les projets qu’il souhaite), mais le problème arrive quand la personne veut absolument ajouter du contenu non-encyclopédique sur Wikipédia qui aurait sa place dans d’autres projets. Certains arguments avancés par ces personnes pour justifier leurs actions semblent montrer qu’elles recherchent une certaine reconnaissance par le biais de leurs contributions, et Wikipédia de par son trafic et la durabilité de son contenu est le projet le plus adapté à cet objectif.

Le succès de Wikipédia amène à un gros problème le concernant : on le transforme en trou noir absorbant tout type d’information. Le cercle initié est alors extrêmement vicieux ; le site ayant un fort trafic, on cherche à tout concentrer sur ce site pour que toutes les informations puissent être consultées, ce qui augmente le trafic et oblige à concentrer davantage… Il assez peu probable que le site Wikipédia disparaîtra dans quelques années, mais il semble à peu près certain que la nature encyclopédique est sacrifiée sur l’autel de la notoriété et de l’opportunisme.

RSF : la nouvelle carte des ennemis d’Internet

À l’occasion de la journée mondiale contre la cyber-censure, l’ONG Reporters Sans Frontières a publié son rapport annuel à propos des ennemis d’Internet. Par rapport aux années précédentes qui visaient les états, ce sont les organisations, publiques comme privées, qui sont cette fois-ci dans le collimateur de l’ONG. En effet, dire simplement qu’il y a de la censure dans certains états est une manière trop rapide et trop globale de présenter la situation d’Internet à travers le monde qui est en réalité bien plus complexe.

Carte 2014 de la surveillance et de la censure sur Internet par RSF

Carte 2014 de la surveillance et de la censure sur Internet par RSF (Reporters Sans Frontières, CC-BY-NC-SA 3.0)

Une lecture multiple de la carte

Associée au rapport annuel, la célèbre carte des ennemis d’Internet présente chaque année les états qui exercent une censure totale ou partielle et les états que l’ONG place sous surveillance, du fait de leur législation qui peut mener à des dérives et à des actes de censure (la France est d’ailleurs le seul pays démocratique occidental à faire partie de cette catégorie). Cependant, la version de 2014 de la carte de RSF permet une lecture plus globale et plus complète des différents acteurs qui attaquent Internet par le biais de la censure, de la surveillance de masse ou toute autre méthode allant à l’encontre des principes et de l’essence du réseau.

En plus des pays censurant Internet, la nouvelle carte présente également les intérêts privés et les organisations étatiques qui participent activement à la réduction des droits fondamentaux des internautes. Cette carte nous montre ainsi que certains outils utilisés un état pour contrôler Internet sont en réalité utilisés par d’autres états à des fins similaires. Nous découvrons alors que les attaques à l’encontre du réseau ont une dimension planétaire et ne se limitent pas à une région du monde localisée et contrôlée uniquement par des dictateurs. Car dans cette carte, les états démocratiques sont autant impliqués que les états dictatoriaux.

Représentation du monde connecté par Internet

Les attaques à l’encontre des libertés des internautes ne se limitent pas à quelques états, mais à l’ensemble du réseau mondial (Junior Melo, CC-BY-SA 3.0)

La nouvelle carte de RSF implique plus d’acteurs par rapport à ses prédécesseurs, car elle implique un champ plus large d’attaques. Si les précédentes montraient principalement les états faisant actes de censure ou risquant de mettre en place en système de censure, la version 2014 met au pilori la surveillance, la censure, les emprisonnements et la désinformation. Si la dernière caractéristique est plutôt réservée aux acteurs nord-coréens, il est intéressant de noter que la censure n’est pas toujours synonyme de mise en place d’un système de surveillance généralisé, comme en Iran, et que la surveillance sans la mise en place d’une censure peut mener à l’emprisonnement, comme aux États-Unis.

Les états : principaux ennemis d’Internet

Il existe en réalité deux catégories d’ennemis d’Internet : ceux qui sont farouchement opposés au réseau mondial, et qui tentent de réduire leur population à l’accès à un intranet national (Iran et Corée du Nord), et ceux qui sont contre un Internet libre hors de contrôle des états. Les principaux ennemis d’Internet restent encore les états présentant un déficit chronique de démocratie où les pouvoirs en place tentent de maintenir un contrôle sur le réseau et étouffer les contestations. Les épisodes du printemps arabe nous ont montré combien Internet pouvait devenir un formidable moyen de mobilisation et de contestation qui peuvent entraîner la chute d’un régime autoritaire ou dictatorial en place depuis des décennies.

Carte de la censure sur Internet d'après RSF en 2014

La censure sur Internet, un fléau qui touche principalement les pays en manque de démocratie (d’après RSF, Jeffrey Ogden (W163), CC0)

Le rapport de RSF montre que les différents états se dotent progressivement de moyen d’interception et de surveillance considérables. Pour cela, ils créent des organisations sous la tutelle du pouvoir qui deviennent leur bras armé et est chargé de surveiller et/ou de censurer toute information qui serait dangereuse pour le régime. Afin de faciliter leur tâche, la modification de la législation par le pouvoir, au nom de la défense nationale, de la stabilité politique, de la lutte contre la criminalité ou tout autre prétexte, permet à ces organisations de s’affranchir de difficultés potentielles, comme le passage obligatoire par un tribunal. Des arguments qui sont également utilisés dans certaines démocraties occidentales pour mettre en place des textes de lois similaires.

Vers des attaques à l’échelle du réseau ?

Mais plus que les états, RSF dévoile d’autres acteurs majeurs impliqués dans les attaques actuelles et futures menées à l’encontre d’Internet. Le thème de la sécurité étant régulièrement mis en avant pour justifier la censure et la surveillance sur le réseau, cela a amené certaines sociétés spécialisées dans la sécurité et l’armement à développer des techniques destinées à la surveillance sur Internet. Ainsi, elles n’hésitent pas à sacrifier des libertés fondamentales humaines sur l’autel du profit en se rendant complice de la surveillance généralisée ; cependant, ce n’est pas toujours dénué de logique quand on sait que le défenseur supposé des-dites libertés est celui qui souhaite les violer (à savoir l’État) et qui passe commande chez ces sociétés pour pouvoir le faire.

Logo de la campagne en faveur de la liberté d'expression sur Internet

Seule la mobilisation citoyenne permettra de conserver un Internet libre et indépendant (MesserWoland & Luinfana, CC-BY-SA 3.0)

On parle parfois de cyber-attaques, voire même de cyber-guerres entre les états. Il est indéniable que ces derniers tentent au fil des années de perfectionner toujours plus leurs capacités techniques pour contrôler leurs citoyens qui utilisent ce réseau en dehors de tout contrôle qu’est Internet. En montrant que des sociétés privées n’hésitaient plus à se spécialiser dans un domaine en plein essor, RSF nous permet aussi d’entrevoir des possibilités pour le futur du réseau en matière de surveillance et de censure. Internet est aujourd’hui à un moment clé de son histoire où les actions des uns et des autres permettront divers scénarios :

  1. les états prennent le contrôle du réseau et sont alors libres de surveiller et de censurer sans limite et pourront même restreindre l’accès pour permettre de créer un Internet plus national que mondial (scénario fragmentation d’Internet)
  2. les citoyens se réveillent et réagissent en masse avec l’aide des organisations qui protègent leurs droit fondamentaux et font plier les gouvernements qui devront se contenter d’intervenir sur le réseau lorsque leur présence sera légitime (scénario du statu quo amélioré)
  3. le système de surveillance de masse est mis à bas par des protestations citoyennes, Internet devient une de non-droit, mais les états n’hésitent plus à attaquer des sites étrangers par le biais des technologies acquises par le biais des sociétés de sécurité qui signent plusieurs contrats avec divers états (scénario de l’anarchie étatique)
  4. les internautes reprennent le pouvoir de ce qui leur appartient, Internet redevient ce qu’il devait être à la base et reste sous le contrôle seul de ses acteurs et utilisateurs, l’action des états et des organisations reste extrêmement limitée (scénario du retour aux sources)

Quoi qu’il en soit, il est certain que seule une action massive des citoyens pour réclamer la préservation de leurs droits sur Internet sera la voie pour permettre une avenir radieux au réseau. Et on ne peut que rendre hommage à des organisations sur RSF qui permettent de réveiller nos consciences en faisant jouer l’un des plus grands principes d’Internet : la transparence.

6 janvier 2014 : un an de blog déjà

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Le temps passe relativement vite pour un homme, mais il semble bien plus long pour un internaute. C’est du-moins l’impression que j’ai lorsque je fais une petite rétrospective de l’année écoulée, car aujourd’hui le présent blog souffle sa première bougie. Mais si pour l’être humain qui tape sur le clavier de son ordinateur, la date de sa création remonte à hier, pour l’internaute qui tient ce blog, cela semble remonter à une éternité ; peut-être est-ce parce que l’année 2013 a été riche en événements sur l’Internet.

Si ce blog était à la base surtout destiné à parler des projets de la Wikimedia Foundation, il s’est rapidement retrouvé dans une spirale bien plus grande pour atterrir dans le vaste monde de l’Internet libre, de la culture libre et de leurs défenseurs. Plus que jamais, je destine ce blog à la défense de l’idée de culture libre et d’un réseau libre et indépendant de toute structure étatique ou supra-étatique.

À l’occasion de ce premier anniversaire, je me permet de faire un petit bilan rapide de mon activité sur ce blog au cours de l’année écoulée avec une chronologie et quelques statistiques. Ce 6 janvier 2014 n’est pas seulement la date anniversaire de ce blog, mais également celle de la CNIL, fondée le 6 janvier 1978, soit 35 ans avant la création du présent blog ; aussi, bon anniversaire à la CNIL !

Chronologie

Statistiques

Bilan

  • Articles publiés : 108 billets + 2 dossiers
  • Vues cumulées : 10 059
  • Visiteurs cumulés : 5276
  • Nombre de vues par visiteur : 1,91
  • Commentaires : 262

Consultations par pages et par jour/mois

  • Page la plus consultée : Wikipédia : crash journalistique pour Lyon Capitale (1er juin 2013)
  • Page la moins consultée : La culture : une notion sans loi (1er décembre 2013)
  • Consultations moyennes par page : 71,87 vues
  • Mois avec le plus de vues : Avril 2013
  • Mois avec le plus de visiteurs : Juin 2013
  • Mois avec le moins de vues : Décembre 2013
  • Mois avec le moins de visiteurs : Décembre 2013
  • Moyenne mensuelle de vues/visiteurs : 838,25 vues / 439,67 visiteurs
  • Moyenne quotidienne de vues/visiteurs : 27,56 vues / 14,45 visiteurs

Consultations par pays

Où êtes-vous principalement situés ? En Europe occidentale, en Amérique du Nord et en Afrique de l’Ouest.

  1. France : 8 116 vues (80,68 %)
  2. Suisse : 501 vues (4,98 %)
  3. Belgique : 310 vues (3,08 %)
  4. Canada : 241 vues (2,40 %)
  5. États-Unis : 156 vues (1,55 %)
  6. Maghreb : 120 vues (1,19 %)
  7. Reste du monde : 615 vues (6,12 %)

Après avoir fait ce bilan, quels sont les projets pour l’avenir ? Continuer à tenir ce blog bien entendu, car rien n’est encore fini. Dans les semaines qui suivent, je prévoie de publier un web-livre, librement téléchargeable, qui compilera les billets du présent blog, ainsi que des billets de mes collègues Calimaq et Desert de sel, à propos de la réforme du droit d’auteur.

À cette occasion, je rappelle de la Commission européenne a lancé une consultation citoyenne pour envisager une réforme du droit d’auteur à l’échelle européenne. J’appelle un maximum de citoyens de l’Union à répondre à cette consultation afin de permettre un premier changement qui permettra plus de justice dans le système du droit d’auteur, mais aussi pour empêcher un durcissement du droit en vigueur qui est également prévu dans le texte initial de la consultation.

Pour que le domaine public revienne au public

L’actualité récente fourmille de bonnes et de mauvaises nouvelles à propos du domaine public en Europe. Principe peu présent dans les textes législatifs (au contraire du droit d’auteur et du copyright), il est actuellement réduit à être induit par la fin de l’exercice du droit d’auteur. Par ailleurs, il ne dispose en France d’aucune protection légale (il n’existe même pas au regard de la loi) et certains organismes (notamment publics) tentent de s’approprier des œuvres appartenant au public.

Le domaine public : l’héritage des Hommes

Contrairement à ce que les partisans du droit d’auteur et ceux qui veulent l’étendre à l’infini tentent de dire, le domaine public n’est pas une simple absence de droit d’auteur, mais il est en réalité ce qui doit protéger l’héritage humain que sont la culture et ses œuvres. Nous héritons de tout de ce que nos ancêtres nous laissent et c’est aussi à nous qu’incombe la charge de nous les approprier et de les préserver pour les générations futures. Un individu peut protéger une œuvre, mais il doit aussi la laisser librement accessible à tous ; bien que cette éventualité soit toujours faisable, elle est difficile à mettre en œuvre pour un particulier avec des moyens très limités. Aussi il y a une formidable machine que l’on nomme l’État qui fonctionne uniquement par le biais et pour les citoyens, c’est donc à lui d’assurer le travail de préservation et de diffusion de la culture. Ce travail passe ainsi par la création d’organismes publics culturels comme les musées, dont la mission est de présenter et d’expliquer une œuvre et en même temps de la protéger des dégâts causés par le temps et pouvant être causés par les hommes.

Le domaine public n’appartient pas aux établissements publics

Cependant, un gros problème se pose de nos jours ; dans un monde envahi par le dieu argent et par ses prêcheurs et évangiles de l’ultra-libéralisme, la culture est réduite au rang de simple marchandise. Pire encore, au nom de cette religion de l’argent, les états se détachent peu à peu de la gestion des organismes culturels qui doivent faire appels à d’autres organismes publics ou privés pour continuer à effectuer leur mission autant qu’ils le peuvent. Le droit d’auteur a également amené un effet très pervers qui est celui de penser qu’une œuvre est une propriété que l’on peut avoir uniquement pour soi-même au même titre qu’un simple objet. Cette logique est arrivée jusqu’à la tête d’organismes publics culturels qui n’hésitent plus à poser des interdits illégaux (comme la prise de photo dans les musées) pour garder une exclusivité sur ce qu’ils croient être leur propriété exclusive, c’est-à-dire les œuvres qu’ils sont sensés présenter et diffuser librement et protéger.

Mais chose pire encore dans cette situation : ces organismes sont incapables de mener à bien leur mission et empêchent en plus d’autres de le faire à leur place, principalement au nom d’un chauvinisme culturel. Afin de garder ce qu’ils croient être leur monopole et de combattre de manière utopique ce qu’ils croient être un ennemi, ils se lancent à leur tour dans la diffusion des œuvres par les mêmes moyens (ex : la numérisation des livres de bibliothèques). Mais, sous prétexte de ne pas avoir suffisamment d’argent pour faire ces travaux, ils délèguent à des entreprises privées qui, par contrat, se voient attribuer des droits d’auteur sur des œuvres dans le domaine public, réduisant de fait l’accès à cette culture qui devait être libre.

Contre le pillage du domaine public

Il est assez cocasse de lire régulièrement que la violation de droit d’auteur ne serait ni plus ni moins que du vol (alors qu’à ma connaissance, il n’y a pas de perte de la-dite œuvre) et qu’en parallèle il serait normal de prendre aux citoyens une chose qui leur revient de droit : leur héritage culturel. Les tenants de ces théories n’ont peut-être pas de morale, mais ils ont au moins le mérite d’être logique dans leur manière de penser qui se résume à la phrase suivante : « L’argent appelle l’argent ».
L’un des plus gros symptômes de cette logique est l’allongement des droits voisins au droit d’auteur sur des œuvres, afin que les rentrées d’argent puissent bénéficier aux héritiers ou bien aux éditeurs/producteurs qui préfèrent vivre sur les productions du passé au lieu de soutenir celles du présent. Dans cette configuration, des gens se voient attribuer des rentes à vie sur le dos des citoyens (privés du libre accès à l’œuvre) et du talent d’une personne qu’ils ne possèdent pas ; c’est comme si l’État me versait une pension à vie parce que j’ai eu le simple mérite d’être le fils ou le petit-fils d’un grand président de la République.

La réalité est que se sont les citoyens qui sont pillés et spoliés de leur héritage culturel et non pas les descendants ou des entreprises financières qui ne font que percevoir un argent qu’ils ne méritent pas, car non-issu de leur propre travail (tout travail mérite salaire parait-il). La solution existe : inscrire le domaine public dans la législation afin de le consacrer et de le protéger, mais aussi de lui donner son véritable rôle qui est celui de protéger l’héritage culturel des citoyens. En France, la députée du Calvados Isabelle Attard vient de présenter une proposition de loi allant dans ce sens à l’Assemblée Nationale. Les mesures proposées sont intéressantes, bien que certaines semblent un peu faibles comme les peines encourues en cas de copyfraud (1 an d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende), qui restent plus basses que la violation du droit d’auteur.

Cependant, il s’agit d’un grand progrès qui n’attend plus que le courage politique pour concrétiser la réalité de ce que doit être notre héritage culturel ; une chose immatérielle, libre, à diffuser et à protéger coûte que coûte du temps et des hommes et de leur divinité monétaire. Je repend à mon compte un tweet de mon collègue Alexander Doria : « la cause du domaine public français a plus avancé en une semaine qu’au cours des deux derniers siècles ».

Quand l’affaire Snowden dévoile de graves carences démocratiques

L’une des grandes bases de la démocratie, c’est la transparence. Or, les révélations d’Edward Snowden à propos des différents programmes de surveillance de la NSA démontrent que même dans les pays réputés les plus démocratiques, la transparence n’est pas vraiment de mise au sein des institutions gouvernementales. Au-delà de cette problématique, de nombreux gouvernements veulent maintenant faire taire ceux qui révèlent l’ampleur de l’espionnage de la NSA et passer aussi vite que possible sur cette affaire.

Carte de l'ampleur de l'espionnage de la NSA à travers le monde

Un espionnage mondial qui dévoile le manque de démocratie dans de nombreux pays (Rezonansowy, d’après National Security Agency, CC0)

Le secret défense : cette notion invoquée à tort et à travers

Le secret-défense est une disposition bien pratique pour camoufler toutes sortes de choses qui pourraient faire ombrage à des intérêts politiques ou économiques. Certes, son existence est nécessaire pour permettre la défense des états, mais, comme tout système dont le but initial est légitime, il est confronté à de graves abus qui permettent souvent de camoufler des activités illicites de politiciens, d’institutions gouvernementales ou même d’hommes d’influence plus ou moins proches des politiques. Quelle est la doctrine prônée derrière ces pratiques ? Officiellement, qu’il est parfois nécessaire de faire quelques entorses à loi pour protéger les intérêts de la Nation, sachant que si la loi est bien faîte logiquement, il n’y a pas de réel besoin de l’enfreindre pour protéger un état. La réalité est surtout de camoufler des pratiques illicites, qui pourraient faire tomber de nombreuses têtes importantes situées au sommet des institutions étatiques, si elles étaient découvertes.

Pour le cas de la NSA et de son espionnage massif à travers le monde, le secret défense est bien sûr invoqué pour protéger ces pratiques, légales comme illégales, et l’opacité du système est telle que même les membres du Congrès américain n’y ont pas réellement accès. Or, la défense des intérêts américains est-elle vraiment l’unique but sous-jacent à ces pratiques d’espionnage ? On peut en douter, car la NSA n’a pas fait qu’espionner des pays considérés comme ennemis ou alliés des États-Unis, mais elle a également mis en place un programme d’espionnage visant aussi bien les citoyens américains que les citoyens non-américains, présents ou non sur leur territoire. Le secret défense n’était d’ailleurs pas justifié, puisque l’Electronic Frontier Foundation a réussi cet été à obtenir la déclassification de nombreux documents relatifs aux programmes d’espionnage de la NSA de ces 15 dernières années.

Le rôle des médias

Le pouvoir des médias est très important dans une démocratie (il est même considéré comme étant le quatrième pouvoir aux États-Unis, après l’exécutif, le législatif et le judiciaire). Leur rôle premier est certes d’informer les gens, mais il est aussi de permettre une réelle transparence et un débat démocratique autour de nombreux sujets touchant la société. Dans l’affaire Snowden, comme dans de nombreuses affaires conduisant à des scandales, les médias sont des vecteurs primordiaux et il est préférables que ces médias soient à peu près neutres politiquement parlant et à grand tirage. Ce n’est donc pas anodin que ce soient des journaux comme The Gardian, Der Spiegel ou Le Monde qui relayent ce type d’information.

Siège du Guardian, à Londres

The Guardian, le principal média a dévoiler les révélations d’Edward Snowden à propos de l’espionnage de la NSA (Bryantbob, CC-BY-SA 3.0)

Quand les gouvernements tentent d’étouffer l’affaire

Les justifications de tels programmes d’espionnage sont difficilement tenables et les gouvernements occidentaux qui en dépendent le savent très bien. Pour se débarrasser d’une affaire très encombrante, notamment en période électorale (les élections européennes seront en juin 2014), les différentes gouvernements concernés par cette affaire ont choisis trois axes : la peur, l’oubli et la censure (des axes que l’on retrouve bizarrement dans les états totalitaires pour se débarrasser des choses ou de personnes encombrantes).

Premier axe : la peur, il s’agit de justifier aux citoyens l’existence de systèmes d’espionnage violant leur vie privée et leur intimité en jouant sur la peur du crime et du terrorisme ; on peut résumer ce discours sous la forme suivante : « pour que vous soyez en sécurité, nous devons savoir ce que vous faîtes ». Il serait donc dans l’intérêt de la société qu’elle soit espionnée sous toutes ses coutures ; un point qui fait écho de manière très inquiétante avec 1984 de Georges Orwell.

Deuxième axe : l’oubli. Pour les gouvernements occidentaux, cette affaire est très gênante, car ils dépendent eux-mêmes beaucoup de la NSA et de ses informations, et s’indigner contre ce programme serait une totale hypocrisie pour ceux qui utilisent à leur échelle des programmes d’espionnage similaires. Pour ne pas apparaître complice auprès de l’opinion publique, ils commencent d’abord par s’indigner et à lancer des avertissements diplomatiques classiques (convocation de l’ambassadeur, discours indigné…). Ensuite, une fois que l’opinion a l’impression que leur gouvernement est de leur côté, elle doit oublier cette affaire. Pour cela, il suffit de cesser d’en parler et de faire tomber son traitement dans le mécanisme technocratique européen.

Représentation de Big Brother issu de 1984 de George Orwell

Les gouvernements nous espionnent et ce fait doit être accepté par les citoyens qui doivent rester dans l’ignorance (Frederic Guimont, licence Art libre)

Troisième et dernier axe : la censure. Il ne concerne pas tous les pays, mais essentiellement ceux dont les médias sont à l’origine de la diffusion des révélations d’Edward Snowden. Ainsi, le premier ministre britannique a menacé hier d’intervenir à l’encontre de la presse britannique (notamment The Guardian) si elle ne cessait pas de publier les documents dévoilés par Snowden. Quelles seraient ces interventions ? Des injonctions, des interdictions de publications, ou encore des « mesures plus radicales ». Il ne s’agit là ni plus, ni moins que des menaces explicites de censure, au nom de la sécurité nationale et du secret défense.

Pour conclure, l’affaire Snowden ne dévoile pas des graves carences démocratiques à cause de l’opacité et de l’illégalité des programmes d’espionnage, mais aussi parce que au nom d’un principe utilisé abusivement dans les milieux politiques, on tente de censurer les médias qui font leur travail et on tente de détourner l’opinion publique de ces préoccupations. L’un des rares points positifs que l’on peut constater, c’est que certaines œuvres d’Orwell ont connu un regain d’intérêt ; mais dans ses romans comme dans notre monde actuel, les gouvernements ont un même discours : « Big Brother is watching you ».