Wikipédia en licence non-commerciale : et pourquoi pas ?

Depuis quelques temps, la sphère wikimedienne est agitée par un amendement ajouté par Jean-Marie Cavada au projet de loi européen traitant de l’harmonisation du droit d’auteur à l’échelle de l’Union européenne. Ce dernier vise la liberté de panorama, exception au droit d’auteur autorisant à publier une image d’une œuvre située dans l’espace public (un immeuble, une statue…), mais souhaite plus précisément en restreindre l’usage à des fins commerciale. Or, les licences utilisées sur Wikimedia Commons, qui servent d’illustrations sur les articles de Wikipédia entre-autres, disposent d’une clause de réutilisation commerciale. L’amendement déposé par l’euro-député Cavada, s’il était accepté rendrait de fait toutes les images de Commons prises au sein de l’Union européenne en vertu de cette liberté de panorama illégales et devraient être supprimées. Mais ne serait-il pas plus malin et plus logique de supprimer cette clause de réutilisation commerciale ?

Les projets Wikimedia et leurs contenus ont été placé sous la licence libre CC-BY-SA, soit Creative Commons – Partage dans les mêmes conditions, qui autorise toute réutilisation ou travail dérivé sur l’oeuvre, tant que le ou les auteur(s) soient cités et que le partage se fasse par l’usage exact de la même licence, et ce même à des fins commerciales. Pourquoi avoir choisi une clause commerciale ? La raison invoquée par ses partisans : parce que dans le cas contraire, on limite la diffusion des contenus lorsque celle-ci se fait par la vente de supports (CD, clés USB…) sur lesquels ils sont enregistrés. Ainsi, les sites Wikimedia sont publiés sous une licence dite libre ; dans le cas où l’utilisation commerciale serait prohibée, on parlerai de licence de libre diffusion.
La licence CC-BY-SA a cependant une limite, outre les abus réguliers faits sur la réutilisation du contenu où des auteurs et éditeurs reprennent et commercialisent des œuvres avec des contenus de Wikipédia sans le moindre respect de la licence, il est impossible de placer des contenus d’une licence qui ne soit pas libre sur Wikipédia ou sur Commons, car non-compatibles. Un peu dommage quand l’on voit que beaucoup de contenus de qualité, notamment des photos, sont placés sous des licences de libre diffusion.

Pourquoi prendre une licence non-commerciale ? À la fois parce que d’un point de vue éthique et moral, je considère que le savoir ne se marchande pas, il se transmet librement ; et permettre la réutilisation commerciale, c’est tourner un peu le dos à cette valeur fondatrice de Wikipédia. Cela limiterait-il la diffusion de la connaissance par des ventes de supports ? Au regard des faits, et peut-être même de la loi, il y a t-il vraiment acte commercial sur le contenu de Wikipédia si la personne qui vend le CD, ne vend que le CD à sa valeur d’origine (ou imposée par la loi) ?
On peut considérer qu’une personne qui achète le CD avec un contenu de Wikipédia pour la valeur unique du CD faisait comme si elle achetait un ordinateur, une tablette ou tout autre support pour se connecter à Internet et consulter directement Wikipédia. Dès lors, vendre un support physique avec un contenu de Wikipédia sans augmenter la valeur à débourser fait qu’il n’y a pas d’utilisation commerciale de Wikipédia, ce qui rend dès lors la pratique compatible avec une licence à clause non-commerciale. Sans parler qu’il y a quelques autres frais qui peuvent être liés à l’enregistrement du contenu sur le support, comme l’électricité ou l’abonnement à Internet, mais qui peuvent ne pas être pris en comptes par la personne qui distribue ces supports.

La seule chose que je pourrais reprocher à monsieur Cavada, c’est de prendre comme exemple Wikimedia dans son argumentaire en exposant des choses fausses. Wikimedia est un simple hébergeur de contenus qui restent la totale propriété de leurs auteurs respectifs. Ainsi, une photo chargée sur Commons reste la propriété de celui qui la prise ; cette personne a simplement fait le choix de permettre une diffusion libre de son œuvre. De fait, comment Wikimedia pourrait payer des droits sur des photos qu’elle ne fait qu’héberger et dont elle ne fait nul commerce ? Et pour ce qui est du monopole américain, celui-ci ne serait-il pas aussi le fruit des pays européens qui ont bridés l’innovation et qui ont pris cinq trains de retard avant de se dire qu’il faudrait aussi se mettre au numérique et à Internet. Les géants d’Internet sont essentiellement américains peut-être bien parce qu’il n’y a que là-bas que l’on autorise de façon morale et légale de se lancer dans une entreprise un peu folle et ambitieuse, mais qui peut réussir grandement quand elle fait mouche. On sème toujours ce que l’on récolte, et comme les pays européens n’ont rien semé, ou plutôt ont semé trop tard, et bien la récolte est très médiocre.

Développons le système Wikimedia

L’un des grands défauts de notre société, c’est de se focaliser sur un point précis d’un système bien plus vaste qui devrait être considéré dans son intégralité. Le système wikimédien n’échappe pas à cette règle avec une fixation des médias et des gens sur le projet Wikipédia, en oubliant les projets-frères de l’encyclopédie libre hébergés par la Wikimedia Foundation. Si certains projets montrent une activité honorable et disposent d’une relative visibilité, d’autres sont totalement dans l’ombre.

Le système Wikimedia

Le système Wikimedia est composé de 15 sites hébergés par la Wikimedia Foundation à fonctionnement ouvert et collaboratif utilisant la technologie du wiki. On y trouve 11 sites collaboratifs totalement ouverts à vocation culturelle et éducative :

À ces sites, s’ajoutent 4 autres sites qui sont des supports techniques et communautaires des 11 précédents. Il s’agit de :

  • Incubateur Wikimedia (création de nouvelles versions linguistiques de projets Wikimedia)
  • MediaWiki (logiciel utilisé par les projets Wikimedia)
  • Méta-Wiki (coordination communautaire des projets)
  • Wikimania (rencontre internationale de la communauté wikimedienne)
Famille des logos des projets Wikimedia

Le système Wikimedia : un ensemble de projets web participatifs et citoyens à vocation éducative et culturelle (Auteurs montage : Guillaume Paumier, Otourly, PiRSquared17 et Rillke ; © Wikimedia Foundation, voir conditions d’utilisations)

Malgré sa diversité, ce système souffre de l’hyper-exposition de Wikipédia par rapport aux autres projets (seuls Wikimedia Commons, Wikisource et Wiktionnaire disposent d’un droit de citation dans quelques médias). Ainsi, il n’est pas courant de voir des images reprises dans d’autres sites avec la mention Copyright : Wikipédia, doublement fausse, car les images sont généralement sur Commons et Wikipédia n’est auteur d’aucune image. Actuellement, le potentiel culturel et éducatif des projets de la Wikimedia Foundation est largement sous-exploité, car on reporte beaucoup de choses en relation avec la sphère wikimedienne à Wikipédia ; un rapport de force qui doit être modifié.

Reconsidérer Wikipédia comme une encyclopédie…

Au regard de la plupart des gens, Wikipédia n’est pas considérée comme une encyclopédie, mais plutôt comme un site fourre-tout où l’on peut trouver n’importe quelle information sur n’importe quel sujet (une espèce de Google avec plus de texte). L’important pour les gens (et aussi pour certains contributeurs) n’est pas de trouver sur Wikipédia du savoir et de la connaissance, mais de l’information de n’importe quelle nature ou presque (à rappeler que le but initial de Google est de permettre la diffusion globale de l’information, bien différent de celui de Wikipédia). De fait, l’encyclopédie libre en ligne est surexposée et est sollicitée pour des sujets sur lesquels elle n’a pas théoriquement à intervenir. Ce que les gens savent moins, c’est qu’il existe d’autres projets appartenant au système Wikimedia qui pourraient répondre à leurs besoins.

…et rediriger les sujets non-encyclopédiques vers les projets adaptés

Un chapeau d'étudiant

Wikipédia n’est pas un site d’éducation et a des limites dans la définition de son contenu (CC0, Open Clip Art Library)

Je tombe régulièrement sur des articles dont le style ressemble plus à celui d’un cours universitaire qu’à celui d’un article encyclopédique. Il y a en effet certains contributeurs qui veulent faire partager leur savoir, mais c’est un savoir qu’ils tiennent de leurs cours. En dehors du problème de sources, certains de ces contributeurs se veulent plus pédagogiques dans leurs écrits… sauf que Wikipédia n’est pas là pour héberger des contenus pédagogiques. En revanche, le projet Wikiversité est bien plus adapté à ce type de contenu.

Certains articles extrêmement courts ont pour seule vocation d’être des définitions d’une ou deux lignes. Quelques contributeurs s’en font une spécialité et créent à la chaîne des dizaines d’articles d’une ligne peu améliorables, car il s’agit de terme et non de sujet encyclopédique. Dans un tel cas, ces contenus sont à rediriger vers le Wiktionnaire. Dans la même idée, certains articles sur des œuvres contiennent des très grands passages à titre d’exemple ou encore des paroles de chansons, des types de contenus à rediriger vers Wikisource.

Sujet plus difficile à aborder : l’actualité. Sans reparler des différences entre encyclopédisme et actualité, chose que je pense avoir suffisamment abordé, il existe tout de même de nombreux articles créés sur des sujets d’actualités en somme assez mineurs au regard de l’Histoire. Il est certes plus difficile d’évaluer la portée réelle d’un sujet d’actualité à l’époque des médias de masses perroquets, mais il n’empêche que certains sujets ne méritent pas d’être traités sur Wikipédia, mais sur Wikinews.

Revaloriser la nature des projets

Pourquoi Wikipédia devient-il une sorte d’aimant qui attire toute contribution d’ordre culturel ou éducatif ? À cause de sa notoriété et de sa forte visibilité sur les moteurs de recherche. Le problème est que certaines personnes contribuent à Wikipédia pour être sûrs que ce qu’ils ont écrit sera lu par quelqu’un, vu le bon référencement du site. Le vrai problème est que la plupart des projets de la Wikimedia Foundation sont dévalués par rapport à Wikipédia. Pour développer le système Wikimedia, il faut revaloriser la nature de ces projets et montrer aux gens que Wikipédia n’est pas le grand projet auquel sont subordonnés toute une panoplie de projets. Dans le système Wikimedia, Wikipédia est une planète comme une autre qui orbite autour d’un noyau, comme tous les autres projets Wikimedia.

Revaloriser ces projets, c’est montrer leur existence, montrer que Wikipédia est une encyclopédie et qu’elle n’a pas vocation à absorber à l’infini toute sorte d’information de n’importe quel ordre et qu’il existe un ensemble de projets précis qui peuvent répondre aux besoins et aux désirs de chacun. Les chapters organisent des partenariats avec des institutions pour améliorer Wikipédia, ainsi que pour améliorer les autres projets Wikimedia et il faut continuer dans ce sens. C’est en médiatisant ce genre de partenariats que le public verra que Wikipédia n’est qu’une partie d’un ensemble bien plus vaste qui mérite toute notre attention : le système Wikimedia.

11 janvier 2013 : le combat d’une vie interrompu par l’intolérance

Bougie de la mémoire

In memoriam Aaron Swartz (Matthew Bowden)

Beaucoup de gens oublient que nous ne devons pas l’Internet et les libertés qu’il procure aux grandes entreprises qui tiennent les sites web les plus visités au monde (en dehors de la Wikimedia Foundation). Si le réseau mondial nous permet d’y être libre, c’est grâce à des gens qui sont convaincus que nous avons le droit de partager librement notre culture et notre savoir avec n’importe qui et que nul état ou organisation ne devrait avoir un monopole exclusif sur leur conservation et leur diffusion.
Nous oublions parfois que nous combattons des gens rétrogrades, mais aussi dangereux qui n’hésitent à utiliser un appareil répressif extrêmement violent pour conserver leurs privilèges et leur monopole sur la culture et le savoir. Une violence telle qu’elle peut amener à la mort de ses victimes et ce fut le cas d’un des hommes les plus emblématiques en faveur de la culture libre, dont le combat de toute une vie est brutalement interrompu un funeste 11 janvier de l’année 2013 : Aaron Swartz.

Before I Leave This World et Armenian Soul, par Ivan Torrent ; deux musiques de circonstance en mémoire à Aaron Swartz

Un homme d’action et précoce

Né le 8 novembre 1986, à Chicago, Aaron Swartz fait partie de la catégorie des acteurs précoces de l’Internet libre, c’est-à-dire ceux qui ont consacré une partie de leur vie à ce combat dès leur jeunesse. Il fréquente et discute avec les pionniers de l’Internet dès l’âge de 14 ans, des gens qui deviennent rapidement ses pairs. Mis au défi par ces derniers, il participe de manière très importante à la conception technique du flux RSS, l’un des modes de diffusion des contenus web les plus utilisés aujourd’hui, notamment au sein des blogs et des sites d’actualités. Dans le même temps, il permet la réalisation technique des licences Creative Commons, imaginées en 2001 par le juriste américain Lawrence Lessig, et en développe même le concept.

Essentiellement un homme d’action, Swartz fait partie de ceux qui voulaient un libre partage de la connaissance à tous sans aucune restriction ou monopole. C’est ce combat qui allait lui coûter la vie, en se mesurant à l’un des systèmes judiciaires les plus répressifs du monde (à un tel point qu’il serait osé d’affirmer que les États-Unis sont un état de droit). En 2010-2011, il accède à la base de données JSTOR, qui recense plusieurs millions d’articles scientifiques, et en copie plus de 4,8 millions qu’il prévoit de diffuser par la suite. Arrêté en juillet 2011, il est poursuivit par le procureur des États-Unis et par le MIT (JSTOR n’ayant jamais porté plainte et s’étant même impliqué dans la défense de Swartz après qu’il ait déclaré que les documents téléchargés ne seraient pas publiés).

Aaron Swartz aux rencontres Wikipédia de Boston, en 2009

Aaron Swartz aux rencontres Wikipédia de Boston, en 2009 (Sage Ross, CC-BY-SA 2.0)

Considérant que partager c’est voler, la justice américaine s’est alors décidée à persécuter Swartz, dans le but d’en faire un exemple. Il est alors inculpé pour pas moins de 13 chefs d’accusation, dont la peine maximale était de 35 ans de prison assortie d’un million de dollars d’amende, soit une peine comparable à celle d’un meurtrier. L’acharnement de la justice était tel que le procureur aurait proposé un deal à Swartz (une pratique extrêmement courante dans le système judiciaire américain) : si le jeune homme plaidait coupable (encore aurait-il fallu trouver de quel crime il aurait été coupable), la peine de prison serait ramenée à 3 ans, mais il serait déchu de ses droits civiques. Une déclaration qui aurait dû avoir lieu au printemps 2013 au cours d’un procès devant une cour fédérale ; un procès qui n’aura jamais lieu : le 11 janvier 2013, Aaron Swartz se suicide par pendaison dans son appartement de New York. Il avait 26 ans et était promis à un grand avenir dans le monde de l’Internet et de la culture libre.

Victime d’un système judiciaire répressif et d’une idéologie rétrograde

L’acte d’Aaron Swartz nous rappelle que la lutte pour un Internet et une culture libres n’est jamais acquise à l’avance et que ceux qui s’y engagent se heurtent à une aristocratie du savoir et de la culture qui garde jalousement ce qu’elle détient comme un dragon garde son trésor. Nous voyons aussi que la révolution culturelle engagée par l’Internet engendre une panique au sein de cette aristocratie qui arbore des comportements extrêmes, avec notamment une grande intolérance vis-à-vis de ceux qui se mettent en travers de sa route.

À cela s’ajoute un système judiciaire extrêmement répressif dans un pays où la démocratie est une notion très fluctuante. Sans parler que les procureurs sont élus dans ce pays et que l’acharnement de la justice américaine était à la fois motivée par des considérations personnelles et idéologiques.

Aaron Swartz portant un tee-shirt aux couleurs de l'Electronic Frontier Foundation, en 2009

Aaron Swartz portant un tee-shirt aux couleurs de l’Electronic Frontier Foundation, le 11 janvier 2009 (Nick Gray, CC-BY-SA 2.0)

Aaron Swartz a rejoint la longue liste des personnes qui ont été sacrifiées sur l’autel de l’intolérance et de l’égoïsme. Mais son éthique et sa pensée resteront à jamais vivaces pour ceux qui voudront suivre ses traces et faire en sorte que la culture et la connaissance soient à jamais la propriété de l’Humanité toute entière.
Il a été un véritable enfant de l’Internet et restera à jamais dans le panthéon de ceux qui ont permis au réseau mondial d’être un lieu de liberté et d’échanges sans précédent.

Pour tous ceux qui veulent contribuer au partage de la connaissance et de la culture, que se soit pas le biais de Wikipédia (projet dans lequel Swartz était contributeur) ou quelconque autre moyen, qui veulent défendre un Internet libre et une culture libre et qui souhaitent défendre la vie privée des internautes face aux attaques des états et des intérêts privés, n’oubliez jamais Aaron Swartz ; il fait partie des grands hommes qui ont fait l’Internet que vous connaissez et il n’y aurait rien de plus honorable que de poursuivre son œuvre pour préserver ce joyau de l’Humanité.

Voir aussi

Merci de flinguer gratuitement Wikinews : lettre ouverte à Pline

Logo2Cher Pline,

Savoir si l’actualité a sa place ou non dans Wikipédia est un marronnier aussi vieux que le projet et Wikinews est une réponse à cette question de savoir si les informations brutes et chaudes de l’actualité peuvent être incorporées dans l’encyclopédie. C’est un fait, la communauté wikinewsienne n’est pas grande et ne peut pas incorporer l’intégralité des actualités du monde entier, mais elle tente de faire le mieux possible selon les effectifs disponibles. J’ai noté chez toi une exigence très rigoureuse pour ce qui est de la qualité des informations et de leurs sources et je suis très en accord avec toi sur ce point. J’apprécierai cette qualité si elle n’avait pas fait naître en toi ce défaut de dénigrer ceux qui te présentent un travail que tu juges de mauvaise qualité.

Au vu des objectifs très ambitieux de Wikinews, la tâche du wikinewsien est très rude pour produire un contenu de qualité et neutre ; ces exigences font du travail du wikinewsien un travail encore plus difficile que celui du wikipédien. Il est bien sûr nécessaire de trouver des sources de qualité qui aient déjà un minimum de neutralité, la rigueur du wikinewsien doit être la même (voire même supérieure) que celle du wikipédien pour comparer et compiler les sources afin de produire des articles qui puissent répondre aux objectifs et aux exigences du site. Les projets Wikimedia évoluent dans une même galaxie et sont tous complémentaires entre eux, ce qui fait que chaque sujet traité dans un projet doit voir des liens vers ce même sujet dans les autres projets et les articles de Wikipédia, comme celui sur la fusée Proton, n’échappent pas à cette règle.

« Tenir un site pareil nécessite d’avoir une masse critique de contributeurs ayant suffisamment de culture générale pour leur permettre de hiérarchiser les flots d’informations, d’en déterminer la valeur, de les retraiter avec recul et les régurgiter. » Cette phrase récupérée sur ta page de discussion wikipédienne me pose problème, car elle se heurte aux deux grands principes des projets libres : la libre participation de tout individu, peu importe sa qualification, et la collaboration qui permet une élévation par le haut du contenu. Ta position me paraît assez élitiste, car tu exiges que seules les personnes éduquées puissent avoir un droit à contribuer sur ces projets, ce qui va à l’encontre de la philosophie de libre participation. Bien entendu, la faiblesse de la communauté de Wikinews ne permet pas une collaboration aussi ouverte et variée que l’on souhaiterai et la probabilité de voir des erreurs est donc plus élevée, mais cela ne t’autorise pas à sous-entendre que la communauté de Wikinews n’est constituée que d’ignorants incompétents sans la moindre culture.

Tu as indiqué à Gyrostat que les informations étaient erronées et qu’il y avait une autre source plus fiable que les sources utilisées alors dans l’article de Wikinews. Mais en tant qu’article d’actualité, il ne reflétait que l’état de l’information à un instant T et pouvait très bien évoluer à un instant T+1, ce qui justifierait un nouvel article mis à jour. Au lieu de partir dans cette mécanique, tu t’es obstiné à refuser toute insertion relative à Wikinews sur l’article de Wikipédia de la fusée Proton, car selon toi le site était de qualité médiocre. Encore pire, tu n’as pas fait que critiquer le contenu de l’article de Wikinews (ce qui était parfaitement normal et légitime), tu as attaqué personnellement le contributeur Gyrostat et la communauté wikinewsienne en appliquant des généralités que tu as établi à partir de cas particuliers qui ne reflètent en rien la réalité. N’aurait-il pas été plus simple et plus constructif de partir dans des remarques cordiales et d’indiquer des sources de meilleur qualité pour revoir l’article, plutôt que d’attaquer directement le contributeur et le site sans hésiter à débiter des propos diffamatoires à leur encontre ?

J’aurai pu penser que le ton utilisé dans ton appel sur le bistro était uniquement sur le coup de la colère, mais la lecture de tes interventions sur Wikinews me fait voir qu’il s’agit d’une position assumée et revendiquée depuis au moins 4 ans. Bien que tes critiques sur la qualité des sources utilisées à l’époque étaient parfaitement justifiée, je me dois de te remettre en cause dans tes conclusions très vindicatives à l’encontre du site et de sa communauté. Toi qui exige la rigueur absolue chez les autres pour avoir de la qualité et qui l’applique dans tes contributions dans les projets de la Wikimedia Foundation, te voilà en train de tenter d’analyser et d’émettre un avis sur un site web avec la rigueur d’un pseudo-scientifique. Te voilà à conclure que Wikinews est un site médiocre de part un avis construit en 2009 à partir d’une très courte période de présence sur ce même site (à peine une semaine), d’avis partisans émis par des wikipédiens qui sont, par principe, hostiles à ce site et de la lecture d’un article dont tu remets en cause l’exactitude du contenu. En clair, à partir d’un fonctionnement qui n’est plus à l’ordre du jour, d’avis marginaux et d’un article sur plus de 14 000, tu oses prétendre que Wikinews est un site de merde et que sa communauté n’est qu’une bande de guignols. Et derrière, tu exiges une rigueur scientifique sans faille ! Mais où est donc cette rigueur dans ton analyse de Wikinews ?

Le hasard a fait que cette affaire est tombée le jour de la publication sur ce même blog d’un billet à propos des motivations qui conduisent certains groupes de personnes à flinguer la culture libre et l’Internet libre. Dans ton comportement, il me semble retrouver une partie de ce que je dénonce et cela t’amène à verser dans l’attaque facile et la diffamation à l’encontre d’un groupe de personnes, au lieu d’amener à des critiques constructives qui pourraient faire avancer les choses. Mais je vais le répéter : l’art de l’attaque et de la diffamation est toujours plus aisé que l’art de la critique. Peu importe quelle sont les raisons qui t’amènent à une position aussi hostile, mais toujours est-il que tu avais une voie raisonnée pour améliorer les choses et que tu as choisi une voie qui n’a fait qu’envenimer la situation, n’hésitant pas à aller faire du lynchage public sur le bistro, ce qui est d’une immoralité inacceptable.

En espérant que ce billet te fera réfléchir vers des voies plus raisonnées et plus collaboratives à emprunter pour régler des conflits de contenus dans les projets Wikimedia.

Critique de la culture et de l’Internet libres : entre élitisme et fanatisme

Nul système créé par l’Homme n’est parfait et ne peut souffrir de la critique. La culture et l’Internet libres n’échappent pas à cette règle, mais il est intéressant d’étudier la sociologie des personnes critiquant ces concepts, souvent avec virulence, et surtout de voir quels sont les motifs de ces critiques.

Image du blackout de Wikipédia contre SOPA

La critique d’Internet et de la culture libre, les derniers vestiges d’une élite qui périclite et prône un nouvel obscurantisme (Wikimedia Foundation, DP)

Élitisme

Lorsque l’on se penche sur les critiques de l’Internet et de la culture libres de manière globale, on s’aperçoit qu’elles proviennent généralement des élites intellectuelles, détentrices incontestées du savoir pendant des siècles jusqu’à l’arrivée de la révolution culturelle du XXIe induite par la démocratisation d’Internet. Les critiques ne sont mues que par la simple idéologie de gens imbus du pouvoir qu’une série de diplômes obtenus à la suite de plusieurs années d’études leur a octroyé. Se croyant légitimes et supérieurs aux autres parce qu’ils ont faits des études, ils ne peuvent penser que la base populaire puisse avoir la même culture sans avoir dépensé un sou et ont eu l’opportunité d’apprendre par eux-mêmes.

La culture libre est bien ce symptôme hérétique suprême aux yeux de ces élites qui voient le savoir et la culture qui échappent non seulement à leur contrôle, mais qui en plus (ô grand crime !) sont désormais créés, diffusés et partagés par cette même base populaire. En plus de perdre le contrôle qu’elles avaient sur les masses, ces élites perdent aussi en grande partie leur raison d’exister : à quoi cela leur sert d’être dans ce monde si ce même monde se met à faire leur travail qui leur revient de droit (divin) ? Bien entendu, tous les membres de ces élites culturelles et du savoir ne sont pas dans cette catégorie et une bonne partie d’entre eux sont pour et accompagnent cette libéralisation du savoir et de la culture au plus grand nombre. Ces initiatives passent par la mise à disposition libre et gratuite de publications scientifiques, le recrutement de personnes passionnées par une discipline sans avoir de diplôme… Mais certains événements, comme la numérisation privée avec des fonds publics d’œuvres dans le domaine public accompagnée de copyfraud, montrent que cette catégorie de gens qui soutiennent le mouvement libre ne sont pas toujours aux commandes des institutions dont la mission initiale est de diffuser la culture et le savoir sans restriction, ni discrimination.

Inauguration de la salle Labrouste en juin 1868

Une élite au pouvoir contesté qui s’y accroche comme une moule à son rocher (H.Linton, DP)

Professionnalisme

Dans la continuité de cette pensée élitiste, le professionnalisme joue aussi un rôle important dans les critiques provenant de certaines disciplines. En effet, alors que les professionnels avaient un monopole relatif dans leur domaine, l’accessibilité des nouvelles technologies et la simplification juridique qu’offrent les licences libres permettent au public de faire ce que les professionnels faisaient eux-mêmes seuls il y a encore quelques années ; par conséquent, ces derniers se retrouvent avec des concurrents de taille qui leur feraient perdre des parts importantes de marché. Deux exemples assez emblématiques sont les milieux de l’encyclopédisme et de l’art.

Le modèle de Wikipédia et l’organisation du savoir qu’elle présente sont critiqués par les maisons d’édition d’encyclopédies traditionnelles. On note par ailleurs que certaines personnes critiquant Wikipédia avec virulence (et ce n’est pas forcement les encyclopédistes eux-mêmes) cherchent à faire porter le chapeau au site web de la fin des encyclopédies sur papier. En dehors de l’élitisme qu’il y a derrière ces types de critiques qui considèrent que les bouseux du peuple (selon leur point de vue) ne peuvent pas avoir autant de savoir qu’une petite élite ne représentant que 0,001 % de la population mondiale, il y a aussi une tentative de discrétisation dans les milieux littéraires par la généralisation d’un phénomène dont Wikipédia n’est en réalité qu’un des nombreux facteurs. La fin des encyclopédies sur papier est en partie due au succès de Wikipédia, qui est gratuite et offre un savoir équivalent dans certains domaines et couvre une gamme de domaines plus larges, mais aussi au fait que le coût d’acquisition d’une édition d’une encyclopédie papier est beaucoup trop onéreux pour le citoyen moyen (plus de 1 000 euros par édition complète), comparé à celui des éditions numériques où l’abonnement annuel ne dépasse pas les 100 euros dans la majorité des cas. Cependant, Wikipédia est considéré comme un concurrent dangereux par ces milieux professionnels plus ou moins liés à l’encyclopédisme et à la transmission du savoir et donc tous les moyens (même les plus pervers) sont bons pour l’abattre.

L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert dans les rayonnages du bureau du directeur de l'ENC

La fin des encyclopédies papier, un processus logique de l’évolution numérique de la société (Marie-Lan Nguyen, CC-BY 3.0)

Les licences libres sont aussi la cible de critiques très virulentes provenant des milieux professionnels de l’art. En effet, ces licences permettent à des particuliers de produire des œuvres parfois comparables à celles des professionnels, qui eux vivent de leur travail artistique. Une fois encore il y a mise en concurrence entre le modèle de libre partage des licences libres et le modèle ancien sous le régime du droit d’auteur et de ses restrictions. Enfermés dans leur dogme commercial et de rentabilité de leurs œuvres, les professionnels ne peuvent admettre qu’une personne tierce puisse acquérir et faire partager librement leurs œuvres sans que l’artiste ne touche une redevance. De fait, les acteurs de ces milieux professionnels artistiques se lancent dans des délires comme quoi les licences libres sont le mal absolu, une hérésie économique et financière qui amène à la décadence de leur profession et que les nouveaux artistes qui se tournent vers ces licences se font pigeonner par des consommateurs sans scrupules et des juristes malhonnêtes qui proposent ces licences. Ainsi, la libre diffusion des œuvres par des non-professionnels serait la cause de leurs difficultés à se faire publier. Une fois de plus il est beaucoup plus facile d’abattre celui qu’on voit comme un concurrent, plutôt que se remettre en question, car enfermé dans des dogmes d’un autre âge et périmés à l’ère du libre partage.

Nationalisme et anti-américanisme primaire

Chaque peuple possédant une identité culturelle la revendique et dispose donc d’une part de nationalisme, même si certains s’en défendent. Internet et la philosophie de la culture libre sont principalement issus des États-Unis qui exercent encore un rôle non-négligeable dans le fonctionnement du réseau. Internet est par essence un réseau mondial et la culture libre entend bien dépasser les frontières et être une philosophie concernant l’Humanité toute entière ; dans les élites culturelles et dans les pensées nationalistes, le fait qu’il puisse exister au sein de l’État et du peuple une entité perçue comme étrangère, car n’étant pas issue du peuple et n’étant pas contrôlée, est tout bonnement inacceptable. Internet étant un réseau mondial, décentralisé et sans que les états puissent y exercer un réel contrôle, il est donc inconcevable sur le plan nationaliste et culturel qu’il puisse exister dans notre vie quotidienne une chose que l’on ne contrôle pas et qui ne soit pas issue de notre peuple. Encore pire, elle permet de partager la culture et d’en recevoir une autre, le crime suprême ! Notre peuple voit sa culture partagée avec des étrangers et la voit défigurée par une culture étrangère et donc forcement inférieure.

Représentation de la nécessité de la conquête de l'Ouest au nom de Dieu aux États-Unis

Une culture nationale est toujours considérée comme étant supérieure et elle ne doit en aucun cas être polluée par les autres ; Internet est à l’encontre de cette pensée (John Gast, DP).

Par ailleurs, comme tout cela provient essentiellement des États-Unis (à la base), il ne s’agit que d’une expression de plus du soft power américain qui tente d’imposer leur culture et leur idéologie par tous les moyens, même les plus pervers. En ce sens, une partie du rejet d’Internet et de la culture libre par certains groupes de personnes sont le fruit d’un anti-américanisme qui leur fait oublier qu’avant d’être américain, Internet est mondial et que si certains peuples sont envahis par les projets américains, c’est peut-être aussi parce que ces peuples n’ont pas pris le train d’Internet au bon moment et que la libre création et la liberté d’entreprendre sur le réseau n’ont pas été assez soutenus par les gouvernements de leurs pays. Ainsi, la liberté d’entreprendre et d’innover s’est principalement concentrée aux États-Unis et cela explique la présence quasi-permanente de sites américains dans les services du réseau. Mais une fois de plus, crier au loup et au complot et toujours plus simple que de se remettre en cause.

Carte du nombre d'hôtes Internet par pays

Par l’absence de réactivité des gouvernements face à la révolution d’Internet, le réseau reste encore principalement centré sur les États-Unis (Powerkeys, DP)

Ultra-libéralisme

Une dernière idéologie à l’encontre des philosophies qui animent l’Internet libre et la culture libre est l’ultra-libéralisme économique. On pourrait penser que ces milieux se réjouiraient d’une philosophie partageant leurs valeurs et permettant la libre commercialisation des produits, mais ce n’est pas le cas. En effet, cette culture est tout d’abord basée sur le libre partage et la collaboration, ce qui va à l’encontre de la pensée ultra-libérale où c’est chacun pour soi et où tout s’achète et tout se vend. Ensuite, l’argent n’est pas au cœur des projets libres et n’est pas obtenu à partir des circuits économiques traditionnels, mais à partir de dons ; le modèle économique des projets libres est en réalité à contre-courant du modèle prôné par les ultra-libéraux.

Vue sur des pièces et billets de dollars

L’argent, une valeur centrale de l’ultra-libéralisme, mais pas de la culture libre (Administration américaine, DP)

Enfin, les valeurs de base des projets libres ne sont pas du tout les mêmes que celles des ultra-libéraux, car si l’argent et l’individu sont au centre de la pensée ultra-libérale, c’est l’Humain qui est au centre de la philosophie libre. Une telle connotation peut avoir des relents de communisme (l’ennemi juré de l’ultra-libéralisme) et certains n’hésitent plus à en faire le parallélisme ; à la seule nuance que la société Internet serait plus une société anarchique que communiste dans son fonctionnement. Mais cela n’a pas d’importance aux yeux d’hommes de pouvoir qui voient l’ordre établi par eux et pour eux bafoué par les citoyens qui se retrouvent dans le réseau qu’est Internet.

La culture libre et l’Internet libre ne sont pas exempts de défauts et peuvent être critiqués pour différents motifs tout à fait valables. On note cependant que les critiques les plus virulentes proviennent de gens qui voient leur pouvoir contesté par la philosophie animant ces notions ou qui ne partagent pas les valeurs de cette philosophie. Mais surtout, au fur et à mesure que les critiques avancent, elles plongent vers l’extrémisme qui se mue avec le temps en un fanatisme déraisonné où tout ce qui touche de près ou de loin à cette philosophie devient une cible à abattre prioritairement par tous les moyens possibles et imaginables, légaux comme illégaux, moraux comme immoraux. Cela peut paraître absurde, mais l’art de l’attaque et de la diffamation est toujours plus aisé que l’art de la critique, surtout lorsque les arguments manquent ou ne sont pas crédibles. Cependant, nous pouvons être sûr que la culture libre et l’Internet libre vont dans le bon sens grâce à ces fanatiques qui se mobilisent, car c’est lorsque les fanatiques s’en prennent à nous que nous sommes certains d’être sur la bonne voie.