Outil de retours des lecteurs : un échec ?

L’outil de retours des lecteurs arrive à la fin de sa période de test de 6 mois sur la Wikipédia francophone. Un sondage préliminaire à la prise de décision qui décidera de son avenir est en cours et montre que la majorité des contributeurs ne semblent pas favorables à son maintien. Avec ses 21,2 % d’avis jugés utiles (une proportion qui est restée plus ou moins constante depuis le déploiement de l’outil), on pourrait dire que le but initial de l’outil n’a pas été atteint et que cet essai est un échec ; en revanche, il est très révélateur des pratiques de consultation des articles et de la vision que les lecteurs lambda ont de Wikipédia.

Des résultats mitigés

Le but initial de l’outil de retours des lecteurs est de permettre une amélioration des articles en demandant directement l’avis des lecteurs. Une démarche qui est à la base sensée, surtout lorsque l’on sait que le lecteur est parfois mieux placé pour dire où sont les points qui ne vont pas (notamment sur une utilisation trop massive du jargon ou de concepts peu clairs pour un non-initié). Permettre aux lecteurs de donner leur avis est à la fois légitime et leur permet aussi de participer à l’élaboration de l’encyclopédie et d’avoir un premier contact informel avec la communauté qui rédige le contenu par la prise en compte des avis pertinents. Les œuvres collaboratives devant être réalisées avec toutes les parties concernées, la participation du lecteur est plus que naturelle dans le cas de Wikipédia.

J’avais, il y a un peu moins d’un an, indiqué pourquoi cet outil devait être adopté, avec un optimisme et un utopisme assez larges, même si je ne m’attendais pas non plus à avoir une énorme proportion d’un usage raisonné de cet outil par les divers lecteurs de Wikipédia. Quelles sont les statistiques globales ? 21 % d’avis jugés pertinents, 56 % d’avis pas vraiment utiles, 11 % d’avis inacceptables (insultes, diffamation…) et 12 % d’avis encore non examinés. Une chose assez ironique est que l’essai francophone se retrouve avec un taux d’avis pertinents deux fois inférieur à celui obtenu par les anglophones (40 %), alors que Wikipédia-fr dispose de la dernière version de l’outil, sensée corriger la plupart des défauts qui auraient amenés au taux anglophone.

Des lecteurs qui ne lisent pas

Si le but initial n’a pas vraiment été atteint et le test non-concluant, il a cependant été assez révélateur de la manière dont la plupart des gens consultent les articles de Wikipédia. On reproche aux gens de faire confiance aveuglément aux contenus présents sur Internet et on insiste bien de vérifier et de croiser les sources des informations (ce que les sites comme Wikipédia permettent aisément). Force est de constater que la plupart des gens ne font pas non seulement confiance de manière aveugle au contenu des articles, mais qu’ils ne les lisent carrément pas ! Ou du-moins, ils s’imaginent que toutes les informations qu’ils jugent importantes sur un sujet seront dans l’introduction et que si elle n’y est pas présente, c’est qu’ils ne la trouveront pas sur Wikipédia. Ce constat part du signalement de commentaires récurrents demandant l’ajout d’informations déjà présentes dans l’article.

Une autre grande tendance est la demande systématique d’images dans la plupart des commentaires jugés pertinents ou moyennement pertinents. On peut distinguer ceux qui demandent des images sur des articles qui n’en disposent pas et ceux qui veulent plus d’images sur des articles qui en ont déjà. Dans les deux cas, ces requêtes sont révélatrices d’une méconnaissance de la plupart des lecteurs des problématiques liées à l’illustration sous licence libre et au bénévolat qui est le moteur des projets de la Wikimedia Foundation. La plupart des gens s’imaginent qu’il suffit de demander pour que l’on dépêche un photographe sur place pour illustrer un article ou bien encore qu’on peut pomper la première photo venue sur Internet. Double méconnaissance des problématiques liées au droit d’auteur et de la pratique bénévole, qui permet à Wikipédia et à Commons de tourner, et de ses contraintes.

Un manque d’éducation encyclopédique

C’est une thèse qui revient régulièrement dans mes billets sur l’encyclopédisme et son rapport avec la société, mais elle explique en assez bonne partie pourquoi l’outil de retours enregistre aussi peu d’avis pertinents (en faisant abstraction des vandalismes et autres imbécilités) avec des demandes d’illustration intensive, des demandes d’ajouts d’informations déjà présentes dans les articles et des demandes d’informations de nature non-encyclopédique.

La première chose est que les gens n’ont pas de réelle éducation encyclopédique et ne font pas la différence entre savoir et information et entre savoir et vérité ; dans leur esprit, ces notions sont similaires, sinon identiques. Face à un site comme Wikipédia qui prétend vouloir recenser l’ensemble du savoir humain, les gens s’imaginent qu’ils pourront y trouver toutes les informations en détail de A à Z, en passant par ce qui relèverai vraiment du savoir à l’information de guide touristique jusqu’au dernier buzz people. Ils font par ailleurs preuve d’un certain égocentrisme en s’imaginant que l’information qu’ils recherchent et qu’ils estiment primordiale se trouvera en tête des articles et non pas dans le blabla qu’ils ne veulent pas lire par paresse intellectuelle. Ils exigent au site de faire une chose qui n’est pas encore réalisable : lire dans leurs pensées. En réalité, ils utilisent plus Wikipédia comme un moteur de recherche amélioré que comme une encyclopédie et cela s’explique de manière simple.

Dans l’inconscient collectif, l’encyclopédie reste toujours la collection de gros bouquins chers qui prennent la poussière en haut de la bibliothèque. Pour les gens un peu plus numérisés, l’encyclopédie se trouve aussi sur des CD-ROM, voire sur les sites web des grandes entreprises historiques de l’encyclopédisme. En revanche, Wikipédia n’est pas perçu comme une encyclopédie par un public qui n’arrive pas à se détacher de cette image de l’encyclopédisme qui appartient de plus en plus au passé. Plusieurs facteurs en sont la cause : l’interface de lecture, la nature communautaire et diversifiée de ses rédacteurs, mais surtout le caractère ouvert qui permet la libre modification à n’importe quel internaute. Tout cela fait que pour les gens, Wikipédia est un site qui peut avoir n’importe quelle information possible et imaginable et que l’on peut y trouver tout et n’importe quoi ; et dans le cas où ce que l’on cherche n’existe pas, on le signale, peut importe que ce soit du savoir, vu que Wikipédia peut tout avoir !

Voici les principaux facteurs qui expliquent la plupart des avis récoltés et l’échec de la phase de test de l’outil de retours.

Doit-on abroger définitivement l’outil de retours ?

Cet échec doit-il cependant nous obliger à nous détourner définitivement de ce type d’outil ? Pas nécessairement, car la participation directe et indirecte des lecteurs à l’élaboration de l’encyclopédie est une constante obligatoire pour permettre au contenu d’être ce qu’il doit être : complet et accessible. Par ailleurs, plus le nombre de points de vue sur un article est élevé et plus le ou les rédacteurs sauront quels sont les points à corriger pour que l’article soit accessible (dans tous les sens du terme) au plus grand nombre de personnes tout en étant assez complet. De nouveaux moyens d’interactions avec les lecteurs devront être pensés et envisagés, sans pour autant tomber dans un côté trop réseau social qui sortirai Wikipédia de son rôle d’encyclopédie avec des systèmes piqués à Facebook ou Twitter.

Le concept de l’outil en lui-même n’était pas mal pensé, mais il n’est pas adapté à la situation relationnelle qu’entretient Wikipédia avec son lectorat. La majorité des gens qui pourraient émettre des avis pertinents n’utilisent pas l’outil, car ils modifient et complètent eux-mêmes les articles. La faible proportion d’avis valables s’explique également par le fait que ceux qui utilisent l’outil sont majoritairement des gens qui n’ont pas compris la nature et le fonctionnement de Wikipédia (sans parler des vandales et autres noobs) et qui font par ailleurs preuve d’une grande paresse intellectuelle en s’imaginant qu’on va pouvoir tout leur servir sur un plateau sans qu’ils fassent le moindre effort.

Au final, s’agit-il vraiment d’un échec ? Plutôt d’un semi-échec, car si le but initial n’a pas du tout été atteint, il a permis de montrer que de grands progrès sont encore à faire pour expliquer au public ce qu’est réellement Wikipédia, tout en montrant que les avis des lecteurs peuvent parfois être pertinents. Et même quand ils ne le sont pas, ça peut toujours être agréable d’être remercié ou récompensé par un bravo.

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2 réflexions sur “Outil de retours des lecteurs : un échec ?

  1. Article intéressant! Cependant, je ne suis pas prêt à donner une once de crédit à un outil qui rate autant son but. Qu’il ait permis d’apprendre quelques trucs sur la communauté des lecteurs est un effet de bord qui ne mérite pas qu’on continue à investir des ressources dans cet outil destructeur de ressources.

    P.S.: Est-ce que c’est une façon particulière d’écrire les conditionnels ou seulement une erreur (« sortirai », « relèverai »)? Je suis curieux.

    • L’outil était dans une phase de test de six mois qui arrive à son terme, la communauté francophone devrait décider sous peu si elle veut ou non conserver ce dispositif. Je n’ai pas donné une analyse détaillée de ce que nous a offert l’outil de retours, car je faisais plus un bilan brut des six mois de test ; un prochain billet sera consacré à une analyse plus fine et détaillée du lectorat wikipédien actuel (je dis bien « actuel »).

      De mon point de vue, l’outil est grillé dans la configuration actuelle. L’idée de base était bien pensée et l’outil en lui-même n’était pas si mauvais. Le problème, c’est surtout qu’il n’était pas adapté au lectorat actuel et aux comportements des lecteurs, mais je ne pense pas que l’on puisse rejeter cette méconnaissance sur le dos des développeurs, en l’absence de données réelles, claires et globales sur les lecteurs de Wikipédia. D’un côté, il ne faut pas non plus toujours s’attendre à ce qu’une chose soit systématiquement une réussite, et c’est là tout l’intérêt des phases de test, mais d’un autre côté, on ne doit pas exiger de lui d’être parfait. Ce que je reproche à une partie des opposants à cet outil est d’exiger la perfection à un outil qui ne pouvait à la base pas l’être, car il était conçu par des humains et destiné à être manipulé par d’autres humains.

      Pour les erreurs de français, elles ne sont pas impossibles ; personne n’est parfait et surtout pas moi 😉 .

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