RSF : la nouvelle carte des ennemis d’Internet

À l’occasion de la journée mondiale contre la cyber-censure, l’ONG Reporters Sans Frontières a publié son rapport annuel à propos des ennemis d’Internet. Par rapport aux années précédentes qui visaient les états, ce sont les organisations, publiques comme privées, qui sont cette fois-ci dans le collimateur de l’ONG. En effet, dire simplement qu’il y a de la censure dans certains états est une manière trop rapide et trop globale de présenter la situation d’Internet à travers le monde qui est en réalité bien plus complexe.

Carte 2014 de la surveillance et de la censure sur Internet par RSF

Carte 2014 de la surveillance et de la censure sur Internet par RSF (Reporters Sans Frontières, CC-BY-NC-SA 3.0)

Une lecture multiple de la carte

Associée au rapport annuel, la célèbre carte des ennemis d’Internet présente chaque année les états qui exercent une censure totale ou partielle et les états que l’ONG place sous surveillance, du fait de leur législation qui peut mener à des dérives et à des actes de censure (la France est d’ailleurs le seul pays démocratique occidental à faire partie de cette catégorie). Cependant, la version de 2014 de la carte de RSF permet une lecture plus globale et plus complète des différents acteurs qui attaquent Internet par le biais de la censure, de la surveillance de masse ou toute autre méthode allant à l’encontre des principes et de l’essence du réseau.

En plus des pays censurant Internet, la nouvelle carte présente également les intérêts privés et les organisations étatiques qui participent activement à la réduction des droits fondamentaux des internautes. Cette carte nous montre ainsi que certains outils utilisés un état pour contrôler Internet sont en réalité utilisés par d’autres états à des fins similaires. Nous découvrons alors que les attaques à l’encontre du réseau ont une dimension planétaire et ne se limitent pas à une région du monde localisée et contrôlée uniquement par des dictateurs. Car dans cette carte, les états démocratiques sont autant impliqués que les états dictatoriaux.

Représentation du monde connecté par Internet

Les attaques à l’encontre des libertés des internautes ne se limitent pas à quelques états, mais à l’ensemble du réseau mondial (Junior Melo, CC-BY-SA 3.0)

La nouvelle carte de RSF implique plus d’acteurs par rapport à ses prédécesseurs, car elle implique un champ plus large d’attaques. Si les précédentes montraient principalement les états faisant actes de censure ou risquant de mettre en place en système de censure, la version 2014 met au pilori la surveillance, la censure, les emprisonnements et la désinformation. Si la dernière caractéristique est plutôt réservée aux acteurs nord-coréens, il est intéressant de noter que la censure n’est pas toujours synonyme de mise en place d’un système de surveillance généralisé, comme en Iran, et que la surveillance sans la mise en place d’une censure peut mener à l’emprisonnement, comme aux États-Unis.

Les états : principaux ennemis d’Internet

Il existe en réalité deux catégories d’ennemis d’Internet : ceux qui sont farouchement opposés au réseau mondial, et qui tentent de réduire leur population à l’accès à un intranet national (Iran et Corée du Nord), et ceux qui sont contre un Internet libre hors de contrôle des états. Les principaux ennemis d’Internet restent encore les états présentant un déficit chronique de démocratie où les pouvoirs en place tentent de maintenir un contrôle sur le réseau et étouffer les contestations. Les épisodes du printemps arabe nous ont montré combien Internet pouvait devenir un formidable moyen de mobilisation et de contestation qui peuvent entraîner la chute d’un régime autoritaire ou dictatorial en place depuis des décennies.

Carte de la censure sur Internet d'après RSF en 2014

La censure sur Internet, un fléau qui touche principalement les pays en manque de démocratie (d’après RSF, Jeffrey Ogden (W163), CC0)

Le rapport de RSF montre que les différents états se dotent progressivement de moyen d’interception et de surveillance considérables. Pour cela, ils créent des organisations sous la tutelle du pouvoir qui deviennent leur bras armé et est chargé de surveiller et/ou de censurer toute information qui serait dangereuse pour le régime. Afin de faciliter leur tâche, la modification de la législation par le pouvoir, au nom de la défense nationale, de la stabilité politique, de la lutte contre la criminalité ou tout autre prétexte, permet à ces organisations de s’affranchir de difficultés potentielles, comme le passage obligatoire par un tribunal. Des arguments qui sont également utilisés dans certaines démocraties occidentales pour mettre en place des textes de lois similaires.

Vers des attaques à l’échelle du réseau ?

Mais plus que les états, RSF dévoile d’autres acteurs majeurs impliqués dans les attaques actuelles et futures menées à l’encontre d’Internet. Le thème de la sécurité étant régulièrement mis en avant pour justifier la censure et la surveillance sur le réseau, cela a amené certaines sociétés spécialisées dans la sécurité et l’armement à développer des techniques destinées à la surveillance sur Internet. Ainsi, elles n’hésitent pas à sacrifier des libertés fondamentales humaines sur l’autel du profit en se rendant complice de la surveillance généralisée ; cependant, ce n’est pas toujours dénué de logique quand on sait que le défenseur supposé des-dites libertés est celui qui souhaite les violer (à savoir l’État) et qui passe commande chez ces sociétés pour pouvoir le faire.

Logo de la campagne en faveur de la liberté d'expression sur Internet

Seule la mobilisation citoyenne permettra de conserver un Internet libre et indépendant (MesserWoland & Luinfana, CC-BY-SA 3.0)

On parle parfois de cyber-attaques, voire même de cyber-guerres entre les états. Il est indéniable que ces derniers tentent au fil des années de perfectionner toujours plus leurs capacités techniques pour contrôler leurs citoyens qui utilisent ce réseau en dehors de tout contrôle qu’est Internet. En montrant que des sociétés privées n’hésitaient plus à se spécialiser dans un domaine en plein essor, RSF nous permet aussi d’entrevoir des possibilités pour le futur du réseau en matière de surveillance et de censure. Internet est aujourd’hui à un moment clé de son histoire où les actions des uns et des autres permettront divers scénarios :

  1. les états prennent le contrôle du réseau et sont alors libres de surveiller et de censurer sans limite et pourront même restreindre l’accès pour permettre de créer un Internet plus national que mondial (scénario fragmentation d’Internet)
  2. les citoyens se réveillent et réagissent en masse avec l’aide des organisations qui protègent leurs droit fondamentaux et font plier les gouvernements qui devront se contenter d’intervenir sur le réseau lorsque leur présence sera légitime (scénario du statu quo amélioré)
  3. le système de surveillance de masse est mis à bas par des protestations citoyennes, Internet devient une de non-droit, mais les états n’hésitent plus à attaquer des sites étrangers par le biais des technologies acquises par le biais des sociétés de sécurité qui signent plusieurs contrats avec divers états (scénario de l’anarchie étatique)
  4. les internautes reprennent le pouvoir de ce qui leur appartient, Internet redevient ce qu’il devait être à la base et reste sous le contrôle seul de ses acteurs et utilisateurs, l’action des états et des organisations reste extrêmement limitée (scénario du retour aux sources)

Quoi qu’il en soit, il est certain que seule une action massive des citoyens pour réclamer la préservation de leurs droits sur Internet sera la voie pour permettre une avenir radieux au réseau. Et on ne peut que rendre hommage à des organisations sur RSF qui permettent de réveiller nos consciences en faisant jouer l’un des plus grands principes d’Internet : la transparence.

Vie privée : vers une banalisation de l’espionnage de masse ?

Les scandales des écoutes de la NSA montrent que les réseaux sociaux sont des cibles privilégiées des services de renseignement. Dans un Internet qui devient la cible de toutes les organisations, gouvernementales comme non-gouvernementales, pour lesquelles la vie privée est un obstacle, les réseaux sociaux deviennent des lieux incontournables de ce qui se passe sur le web et engrangent toujours plus d’utilisateurs. La destruction de la vie privée risque t-elle de nous conduire vers une société où l’individu n’existe plus ?

Antennes du GCHQ

L’espionnage de masse annonce t-il une société ouverte où l’individu et l’intimité n’ont plus leur place ? (Nilfanion, CC-BY-SA 3.0)

La société de l’ego

La société change avec les révolutions et la notre n’échappe pas à la règle. Avec la révolution d’Internet, les codes et les rapports entre les individus changent sur tous les plans, aussi bien sur le réseau que dans ce que l’on nomme parfois la vie réelle. Grâce aux nouveaux moyens technologiques et du fait que les médias de masses créent des idoles éphémères, les gens peuvent et veulent mettre en avant leur propre personnalité et leurs actions. Ainsi, par le biais des réseaux sociaux, ils exposent leurs actions, dans le but de les faire connaître et de les partager (quel que soit le degré de l’ego utilisé). La personne devient par conséquent une personnalité publique (certes à petite échelle).

En effet, la société semble aujourd’hui exiger de ses membres à ce qu’ils s’exposent publiquement, à ce que nous ayons tous une vitrine publique pour que nous puissions tous bénéficier des bienfaits de la vie publique. Cependant, on omet de préciser qu’avoir une vie publique se fait au détriment de la vie privée et que le voyeurisme vis-à-vis de cette dernière augmente au fur et à mesure que l’on devient de plus en plus publique. Par analogie, on pourrait placer la vie privée et la vie publique de part et d’autre d’une balance ; dans cette configuration, le gain de poids de l’une se fait toujours au détriment de l’autre. L’inconvénient avec Internet est que l’ajout de poids à la vie publique au détriment de la privée est une action irréversible.

Avec une telle situation, il est bien plus aisé de faire accepter des pratiques immorales, comme l’espionnage de masse, qui détruisent la vie privée, car la société exige et accepte de fait l’absence de vie privée pour ses membres. Le résultat est que à terme, la société n’accepte en sont sein que ceux qui font la démarche de sacrifier leur vie privée et de la transformer en vie publique. Étrangement, ce genre de pratique fait écho avec des cérémonies d’initiation permettant l’entrée dans certaines sectes aux pratiques douteuses et peu recommandables…

Facebook man

Avec les réseaux sociaux, nous ouvrons notre journal intime au monde entier et ce, pour l’éternité. (Maxo, CC-BY 3.0)

La fin de l’individu et de l’altruisme

Et si l’espionnage de masse était définitivement banalisé ? Et si les citoyens n’avaient plus aucune intimité ? Irions-nous vers une société où le citoyen honnête est celui qui dévoile toutes ses actions, tandis que le criminel en puissance serait celui qui chercherait à les cacher ? Cela semble en tout cas être la mentalité qui règne dans une partie de la société où l’on considère que non seulement il est normal que l’État sache tout de nous (oubliant que l’intimité ne s’arrête pas aux commentaires débiles sur Facebook ou aux courriels sans contenu important), mais qu’en plus, celui qui veut protéger sa vie privée cherche à cacher quelque chose, un quelque chose qui est forcément suspect.

Cette suspicion infondée est en fait un comportement humain tout ce qu’il y a de plus normal. Une chose que l’on ignore est une chose inconnue, or l’Homme a une peur bleue de l’inconnu et imagine le pire (et considère rarement le meilleur). De ce sentiment sous-jacent naît en partie le principe que cacher quelque chose est mal et que tout savoir est nécessairement bien. Le plus inquiétant dans cette affaire est que l’individu se détruit lui-même en niant sa propre intimité et celle des autres. Paradoxalement, cet individualisme peut aussi être à l’origine d’un égoïsme fondé sur le déni de la réalité selon lequel, ces affaires d’espionnage de masse ne concernent que les autres et donc qu’il n’y a pas de raison de se soucier d’une chose qui ne nous concerne pas.

Protéger sa vie privée : bientôt un délit ?

Si la très grande majorité des citoyens était connectée aux réseaux sociaux et y racontait sa vie, on pourrait envisager que la cible privilégiée des agences de renseignement deviendraient les personnes qui n’y sont pas connectées. Dans un futur proche et sombre, la non-divulgation de sa vie privée pourrait bien devenir un délit de facto, voire même un jour de jure. Dans certaines parties de la société, cette mentalité est déjà bien ancrée ; ainsi, Tor subit parfois des accusations d’être un nid de criminels et terroristes en tous genres, alors que le réseau est à la base utilisé à la fois par les personnes vivant dans des pays où l’Internet est contrôlé (Chine, Iran…) et par des personnes qui cherchent à protéger leur vie privée tout en naviguant librement sur le réseau, et ce de manière honnête.

Logo de l'HTTPS

Protéger sa vie privée, bientôt un délit contre l’État et la société ? (Rock1997 & Fabio Lanari, CC0)

Il est cependant clair que nous sommes à une période charnière où l’espionnage de masse et la vie privée sont dans un lutte à mort. Selon les réactions et la mentalité qui l’emportera au sein de la société, les citoyens accepteront de défendre ce qui fait partie de leurs libertés et droits fondamentaux, ou bien accepteront de les sacrifier sur l’autel de la sécurité, menant vers toutes les dérives possibles et imaginables pour le futur.

Benjamin Franklin : « Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité. »

La science est au service de la société et non de l’économie

En parallèle de ce billet, je vous propose un sondage pour que vous puissiez donner votre avis à propos de l’accès aux publications scientifiques pour la population.

Dessin d'un homme dans une tête remplie de note

L’Humanité peut-elle avancer avec une science aux commandes de la finance ? (Frits Ahlefeldt, CC-BY-SA 3.0)

À l’instar de la culture, la science est une notion humaine aussi vieille que l’Humanité elle-même. Les sociétés humaines ont su évoluer au gré des avancées scientifiques et techniques (les deux allant souvent de pair). De ce fait, la science est une pratique dont l’objectif est de faire avancer l’Humanité, mais cette notion est remise en cause par le modèle économique ultra-libéral actuel qui prône que toute pratique humaine doit être source de revenus et que les pratiques qui ne le sont pas doivent être supprimées à jamais. La science est au service de la société, mais peut-elle encore répondre à cette mission dans un monde dominé par la finance ?

La science et les avancées sociétales

Il est difficile de ne pas associer la science à la société ; l’Histoire est parsemée d’épisodes où des avancées scientifiques ont eu des conséquences non-négligeables pour les sociétés humaines. Que permettent les découvertes scientifiques ? Beaucoup de choses, à partir du moment où le dogme religieux et la croyance ne s’y mêlent pas. Car il n’est de plus grand ennemi de la science et de la raison que la croyance et le dogme rigide ; les premiers permet l’ouverture, tandis que les seconds sont sources de renfermement sur soi-même et d’intolérance.

La science permet à l’Homme de se poser des questions sur sa place dans l’Univers et de trouver les moyens d’y répondre. La découverte des mécanismes et des lois qui régissent notre univers nous permet de les comprendre et par la suite, de les utiliser à notre avantage par le biais d’avancées technologiques. La quasi-totalité des objets que nous utilisons actuellement ont pu être conçus grâce aux découvertes majeures faîtes au cours du XIXe et du XXe siècle dans divers domaines.

La société évolue au gré des découvertes scientifiques et techniques. Ainsi, l’Homme qui a longtemps cru être au centre du monde, du fait des dogmes religieux, a découvert qu’il n’était qu’une infime poussière dans un lieu à la fois quelconque et particulier d’un vaste univers infini. La science permet à l’Homme d’avancer et de se poser les bonnes questions sur sa place dans le monde et dans la chaîne de l’évolution. De la même manière, les avancées scientifiques ont contribué à des avancées techniques qui ont changé la façon dont l’Homme pouvait agir avec son environnement et avec ses semblables.

Schéma comparant le modèle géocentrique de Ptolémée du modèle héliocentrique de Copernic

Les avancées scientifiques permettent à l’Homme d’évoluer et de réfléchir à sa place dans l’Univers (Niko Lang & Booyabazooka, CC-BY-SA 2.5)

Quand l’économie et la finance prennent le contrôle

Les sociétés du XXe et du XXIe siècle sont peu à peu dominées par un nouveau dogme, une nouvelle religion qui s’appelle économie et finance, dont le dieu tout-puissant est l’argent et dont la seule raison d’exister est le profit. Comme la religion chrétienne au Moyen Âge, cette nouvelle religion s’immisce dans toutes les couches et toutes les actions de la société et la contrôle par tous les moyens. La science n’échappe pas à ce contrôle et doit se plier aux exigences du nouveau dogme, sous peine d’être brûlée vive sur le bûcher pour hérésie.

Que devrait donc être la science pour ce monde de la finance ? Rentable, comme toute autre action humaine. De fait, la recherche scientifique n’a alors d’intérêt que si elle permet de déboucher sur d’énormes profits à court terme (hydrocarbures, médicaments…), car le monde de la finance ne connaît pas le long terme. Par conséquent, la recherche publique, qui existe pour des raisons moins matérielles tout en étant aussi utile, est mise au pilori et subit de plein fouet différentes restrictions budgétaires de la part des pouvoirs publics, qui sont parfois compensées dans certains domaines par des investissements privés.

Portrait de Louis Pasteur

Les recherches scientifiques amènent à des découvertes qui peuvent avoir un grand impact sur la vie des hommes, comme la vaccination (Albert Edelfelt, DP)

La situation actuelle de la matérialisation de la science omet de nombreux passages de l’Histoire qui nous montrent que certaines découvertes scientifiques ont été à l’origine d’avancées techniques bien des décennies, voire des siècles après. Ainsi, la télégraphie sans fil de Marconi fut mise au point plus de 10 ans après la découverte des ondes radios par Hertz. L’Humanité a toujours avancée grâce à des projets à vision sur le long terme et la science fonctionne toujours selon ce principe. L’important en science n’est pas de savoir quand arrivera et combien rapportera une découverte, mais de savoir si la démarche scientifique apportera une réponse à la question posée.

La science marchandisée

Cette marchandisation de la science amène à un problème d’autant plus grave : les citoyens ne peuvent consulter les résultats des recherches scientifiques effectuées par les chercheurs travaillant dans les laboratoires, publics comme privés. Le problème ? Un modèle économique monopoliste et fermé prôné par les grandes maisons d’éditions des revues scientifiques qui font payer à prix d’or leurs abonnements (des prix en constante augmentation, au point que les bibliothèques universitaires n’arrivent plus à suivre). Par ailleurs, ces dernières font payer l’accès aux données et aux articles, mais font également payer les chercheurs pour le droit à publier chez elles.

La publication scientifique est aujourd’hui entre les mains d’entreprises cotées en bourse, accusant des centaines de millions de dollars de chiffre d’affaire, pour lesquelles la recherche scientifique est devenue un juteux marché très lucratif. Ici, la loi de la finance a remplacé celle de l’éthique et l’appât du gain a remplacé l’intérêt culturel et humaniste. Ce fonctionnement, non-démocratique, amène à une fermeture de la science qui devient un domaine réservé à ceux qui ont les moyens de payer et aux experts qui naviguent dans le domaine.

Enseignement scientifique dans une classe du Queensland en 1946

Un enseignement scientifique de qualité sera t-il encore possible dans un système qui prône un élitisme économique ? (Queensland State Archives, DP)

Cela a de nombreuses conséquences négatives aussi bien pour la recherche scientifique que pour la société. L’absence de transparence autour des publications et des pratiques scientifiques de certaines entreprises privées amène à une défiance de la population envers la science et permet aux obscurantistes de tirer à volonté contre leur ennemi juré, avec l’assentiment d’une partie de la société. La recherche scientifique publique est par ailleurs mise à mal, car cette marchandisation à des prix exorbitants réduit les possibilités de partage des travaux entre les chercheurs et empêche donc les avancées scientifiques de se dérouler dans de bonnes conditions. Par ailleurs, la réduction de l’accès aux publications a également un impact négatif sur la formation des jeunes chercheurs qui ont moins de références à leur disposition.

Vers une science ouverte aux citoyens

Page d'un article scientifique sur le fonctionnement de l'open access

Les articles scientifiques en open access sont l’avenir de la science à l’ère du numérique (Laakso, M. et Björk, B. C., CC-BY 3.0)

Malgré ce tableau très noir, les initiatives pour permettre un accès ouvert (ou open access) aux publications scientifiques se multiplient. Bien qu’il soit encore timide, on peut citer en France le portail HAL qui rassemble de nombreuses publications en libre accès pour n’importe quel public. Il peut aussi exister certains programmes de recherche scientifique qui travaillent en totale transparence et qui permettent un libre accès à leurs résultats de recherche, à l’instar de l’International Ocean Discovery Program. Par ailleurs, de nombreuses organisations soutiennent le mouvement de l’open access aux publications scientifiques, comme l’Open Science Federation.

Ce mouvement peut aussi amener à des créations de revues scientifiques en open access, mais aussi à de graves dérives. Sans contrôle, ce système peut engendrer la publication d’articles fantaisistes, sans aucune valeur réelle scientifique, ou permettre à certains opportunistes de faire de gros bénéfices en surfant sur un mouvement en vogue. Cependant, une meilleure transparence dans le système de publication est le levier principal qui permettra un accès ouvert et fiable aux publications scientifiques.

Nous ne devons pas non plus oublier que ce combat se heurte à de puissants intérêts financiers monopolistes qui exercent une très forte pression sur les pouvoirs publics. C’est un combat qui peut parfois mener à la mort, comme nous l’a montré le suicide du jeune américain Aaron Swartz en janvier 2013, sur le point d’être condamné à plusieurs décennies de prison pour avoir été sur le point de mettre en accès ouvert des millions de publications scientifiques de JSTOR.

Développons le système Wikimedia

L’un des grands défauts de notre société, c’est de se focaliser sur un point précis d’un système bien plus vaste qui devrait être considéré dans son intégralité. Le système wikimédien n’échappe pas à cette règle avec une fixation des médias et des gens sur le projet Wikipédia, en oubliant les projets-frères de l’encyclopédie libre hébergés par la Wikimedia Foundation. Si certains projets montrent une activité honorable et disposent d’une relative visibilité, d’autres sont totalement dans l’ombre.

Le système Wikimedia

Le système Wikimedia est composé de 15 sites hébergés par la Wikimedia Foundation à fonctionnement ouvert et collaboratif utilisant la technologie du wiki. On y trouve 11 sites collaboratifs totalement ouverts à vocation culturelle et éducative :

À ces sites, s’ajoutent 4 autres sites qui sont des supports techniques et communautaires des 11 précédents. Il s’agit de :

  • Incubateur Wikimedia (création de nouvelles versions linguistiques de projets Wikimedia)
  • MediaWiki (logiciel utilisé par les projets Wikimedia)
  • Méta-Wiki (coordination communautaire des projets)
  • Wikimania (rencontre internationale de la communauté wikimedienne)
Famille des logos des projets Wikimedia

Le système Wikimedia : un ensemble de projets web participatifs et citoyens à vocation éducative et culturelle (Auteurs montage : Guillaume Paumier, Otourly, PiRSquared17 et Rillke ; © Wikimedia Foundation, voir conditions d’utilisations)

Malgré sa diversité, ce système souffre de l’hyper-exposition de Wikipédia par rapport aux autres projets (seuls Wikimedia Commons, Wikisource et Wiktionnaire disposent d’un droit de citation dans quelques médias). Ainsi, il n’est pas courant de voir des images reprises dans d’autres sites avec la mention Copyright : Wikipédia, doublement fausse, car les images sont généralement sur Commons et Wikipédia n’est auteur d’aucune image. Actuellement, le potentiel culturel et éducatif des projets de la Wikimedia Foundation est largement sous-exploité, car on reporte beaucoup de choses en relation avec la sphère wikimedienne à Wikipédia ; un rapport de force qui doit être modifié.

Reconsidérer Wikipédia comme une encyclopédie…

Au regard de la plupart des gens, Wikipédia n’est pas considérée comme une encyclopédie, mais plutôt comme un site fourre-tout où l’on peut trouver n’importe quelle information sur n’importe quel sujet (une espèce de Google avec plus de texte). L’important pour les gens (et aussi pour certains contributeurs) n’est pas de trouver sur Wikipédia du savoir et de la connaissance, mais de l’information de n’importe quelle nature ou presque (à rappeler que le but initial de Google est de permettre la diffusion globale de l’information, bien différent de celui de Wikipédia). De fait, l’encyclopédie libre en ligne est surexposée et est sollicitée pour des sujets sur lesquels elle n’a pas théoriquement à intervenir. Ce que les gens savent moins, c’est qu’il existe d’autres projets appartenant au système Wikimedia qui pourraient répondre à leurs besoins.

…et rediriger les sujets non-encyclopédiques vers les projets adaptés

Un chapeau d'étudiant

Wikipédia n’est pas un site d’éducation et a des limites dans la définition de son contenu (CC0, Open Clip Art Library)

Je tombe régulièrement sur des articles dont le style ressemble plus à celui d’un cours universitaire qu’à celui d’un article encyclopédique. Il y a en effet certains contributeurs qui veulent faire partager leur savoir, mais c’est un savoir qu’ils tiennent de leurs cours. En dehors du problème de sources, certains de ces contributeurs se veulent plus pédagogiques dans leurs écrits… sauf que Wikipédia n’est pas là pour héberger des contenus pédagogiques. En revanche, le projet Wikiversité est bien plus adapté à ce type de contenu.

Certains articles extrêmement courts ont pour seule vocation d’être des définitions d’une ou deux lignes. Quelques contributeurs s’en font une spécialité et créent à la chaîne des dizaines d’articles d’une ligne peu améliorables, car il s’agit de terme et non de sujet encyclopédique. Dans un tel cas, ces contenus sont à rediriger vers le Wiktionnaire. Dans la même idée, certains articles sur des œuvres contiennent des très grands passages à titre d’exemple ou encore des paroles de chansons, des types de contenus à rediriger vers Wikisource.

Sujet plus difficile à aborder : l’actualité. Sans reparler des différences entre encyclopédisme et actualité, chose que je pense avoir suffisamment abordé, il existe tout de même de nombreux articles créés sur des sujets d’actualités en somme assez mineurs au regard de l’Histoire. Il est certes plus difficile d’évaluer la portée réelle d’un sujet d’actualité à l’époque des médias de masses perroquets, mais il n’empêche que certains sujets ne méritent pas d’être traités sur Wikipédia, mais sur Wikinews.

Revaloriser la nature des projets

Pourquoi Wikipédia devient-il une sorte d’aimant qui attire toute contribution d’ordre culturel ou éducatif ? À cause de sa notoriété et de sa forte visibilité sur les moteurs de recherche. Le problème est que certaines personnes contribuent à Wikipédia pour être sûrs que ce qu’ils ont écrit sera lu par quelqu’un, vu le bon référencement du site. Le vrai problème est que la plupart des projets de la Wikimedia Foundation sont dévalués par rapport à Wikipédia. Pour développer le système Wikimedia, il faut revaloriser la nature de ces projets et montrer aux gens que Wikipédia n’est pas le grand projet auquel sont subordonnés toute une panoplie de projets. Dans le système Wikimedia, Wikipédia est une planète comme une autre qui orbite autour d’un noyau, comme tous les autres projets Wikimedia.

Revaloriser ces projets, c’est montrer leur existence, montrer que Wikipédia est une encyclopédie et qu’elle n’a pas vocation à absorber à l’infini toute sorte d’information de n’importe quel ordre et qu’il existe un ensemble de projets précis qui peuvent répondre aux besoins et aux désirs de chacun. Les chapters organisent des partenariats avec des institutions pour améliorer Wikipédia, ainsi que pour améliorer les autres projets Wikimedia et il faut continuer dans ce sens. C’est en médiatisant ce genre de partenariats que le public verra que Wikipédia n’est qu’une partie d’un ensemble bien plus vaste qui mérite toute notre attention : le système Wikimedia.

Une mystérieuse découverte : IP World

Amis lecteurs,

En fouillant sur l’Internet, je suis arrivé dans une zone étrange qui a déclenché l’envoi d’un fichier sur mon ordinateur contenant une sorte de journal intime. Son auteur, inconnu, y décrit un monde qui ressemble, en bien des aspects, très fortement au nôtre. Cependant, il présente une grande différence, la propriété intellectuelle est la reine absolue qui soude toute la société de ce monde parallèle.

Considérant que cette œuvre est dans le domaine public (ou pas, mais rien ne le prouve), je publierai régulièrement le contenu de ce journal afin de vous faire découvrir un autre monde. Afin de respecter ce qui semble être la volonté de son auteur, le contenu de ce journal sera publié sous la licence CC0.

Juraastro