Internet et culture libre : le devenir des artistes professionnels

L’Internet permet le partage sans limites (ou presque) de toute information compilée sous forme de donnée. En ce sens, elle permet à de nouveaux artistes d’émerger et de se faire connaître, une chose qui aurait pu leur être bien plus difficile en l’absence du réseau. Ce dernier permet également à des artistes amateurs de pouvoir partager et diffuser leur art, une chose qui est perçue par certaines corporations d’artistes professionnels comme de la concurrence déloyale qui explique, avec le piratage, leur déclin. Dans un monde où l’Internet est de plus en plus présent, les artistes professionnels ont-ils encore un avenir viable ?

Artiste amateur et artiste professionnel

Être professionnel ou amateur n’est pas une question de qualification, de niveau ou même de talent ; traiter une personne qui s’y prend mal d’amateur relève du pur mépris élitiste. Alors que l’amateur exerce une passion durant ses temps libres, le professionnel en fait son mode de travail et sa principale source de revenus. Dans les deux cas, les artistes ont leurs œuvres protégées par le droit d’auteur, mais n’en ont pas toujours la même perception. On note souvent un attachement moindre au droit d’auteur (surtout au niveau du droit patrimonial) chez les amateurs, du fait qu’ils ne font qu’exercer une passion et utilisent les licences libres ou les licences de libre diffusion pour partager et diffuser leurs œuvres et utilisent massivement l’Internet pour cela. De leur côté, la plupart des artistes professionnels disposent de moyens de promotion à assez grande échelle mis à disposition par leur éditeur.

Vers une suprématie des amateurs ?

Le discours catastrophiste de certaines corporations d’auteurs nous fait croire que les artistes professionnels sont devenus une espèce en voie d’extinction. Une extinction qui, paraît-il, profitera aux amateurs qui produisent (forcément) un travail de moindre qualité, donc il y a aura disparition de la culture et blablabla… La réalité est tout autre. Il y a certes un fait indéniable : l’Internet a changé le rapport de forces entre les amateurs et les professionnels dans de nombreux domaines (et pas seulement l’art et la culture). Mais cela va t-il amener à la disparition des professionnels et à une régression culturelle ?

La réponse est non pour les deux points. Pour le premier, c’est non, car les artistes professionnels sauront s’adapter aux pratiques liées à l’Internet ; ceux qui sont menacés de disparition, ou du-moins de régression, ce ne sont pas les artistes eux-mêmes, mais ceux qui les publient et qui font leur promotion (ce sont par ailleurs eux qui tiennent le discours catastophiste indiqué ci-dessus). Le futur sera en réalité un monde où les amateurs et les professionnels seront sur un même plan (ça commence déjà à être le cas), sans organisation pyramidale liée à un mérite, un diplôme ou un label. Ce que les professionnels ont réellement perdu, c’est leur monopole relatif sur la production artistique diffusée à grande échelle.
Pour le second point, la réponse est également non, car la hausse de la valeur culturelle provient de la diversité et donc de la production de la culture par le plus grand nombre et non pas juste par une poignée de personnes enfermée dans des codes similaires qui tuent la diversité et mènent à la régression culturelle.

Changer le modèle économique de l’art

Cependant, si les professionnels ne changent pas de modèle économique, ils péricliteront de manière très sévère. Consacrer sa vie à un art ne doit pas devenir un parcours du combattant, mais rester un mode de vie tout à fait honorable (j’y reviendrais plus en détail dans un autre billet). Ce que les professionnels doivent faire, c’est tout simplement utiliser les mêmes méthodes que les amateurs, en s’appuyant sur l’Internet comme moyen de diffusion et de partage. Cela s’accompagnera aussi d’une réforme du droit d’auteur qui n’est pas un texte de liberté pour les utilisateurs, mais juste un texte qui accorde aux ayants-droits la liberté d’interdire, sans aucune limite. Si le droit d’auteur doit être un pacte d’équilibre entre les auteurs/créateurs et leur public, il ne doit pas être un texte de privilèges destiné à favoriser une minorité.

Un nouveau modèle économique dont le principe semble intéressant (mais avec lequel je ne suis pas entièrement en accord) est celui prôné par la théorie du partage marchand. Ici, l’auteur fixe une somme totale que rapportera son œuvre avec une régression progressive du prix au fur et à mesure que les ventes augmentent couplée à un remboursement des premiers acheteurs de sorte qu’au final, ils payent la même somme que les derniers acheteurs. Une fois le quorum atteint, Laurent Fournier, l’auteur de cette théorie, prône un passage direct dans le domaine public. Une chose qui n’est guère possible (toutes les juridictions n’incluent pas le domaine public du vivant de l’auteur, comme en France) et souhaitable, car les droits fondamentaux de l’auteur ne seraient plus respectés de son vivant. Il serait plus souhaitable que l’œuvre passe ensuite sous licence libre ou licence de libre diffusion.

C’est cependant un modèle économique intéressant qui permettrait un échange à la fois équitable pour l’auteur et le public ; le premier pouvant vivre de son travail et le second pouvant acquérir l’œuvre à bas coût et la partager par la suite.

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6 réflexions sur “Internet et culture libre : le devenir des artistes professionnels

  1. Merci de parler du Partage Marchand. Quand un bien est tellement populaire que son prix devient nul, l’auteur a reçu le revenu escompté et la gratuité du partage s’impose seulement alors à ce moment et pas tout le temps comme avec le partage non-marchand. Pour moi qui ne suis pas juriste, il me semblait que le ‘domaine public’ maintenait le droit moral de paternité et donc semblable à une licence libre sans restriction de réutilisation. Je ne voudrais pas qu’on se braque sur ce détail. Je ne trouve pas d’autre mot que ‘domaine public’, mais si il est accaparé par le Droit d’Auteur historique, je devrais peut être trouver un autre terme. L’important en 2014 est d’habituer les gens au changement de paradigme et à faire comprendre la formule Ti = iPi. Même CreativeCommons n’a pas encore compris ce changement et mis ses licences en adéquation. Il faudra du temps, mais ne me demandez pas de choisir une licence qui ne sait pas ce qu’est une f-monnaie.

  2. J’ai noté ce qui est peut être une mauvaise compréhension du modèle; vous dites: …et le second (le public) pouvant acquérir l’œuvre à bas coût et la partager par la suite. Le mot PARTAGE est utilisé car il y a premièrement division des couts et deuxièmement partage du bien (non rival) en conséquence, mais cela ne se fait pas « par la suite », comme quelqu’un qui achèterait un bien et le donnerait à ses proches. L’idée ici est au contraire, que chacun paye un peu. Bien entendu, il n’y a pas de DRM ni de gendarme pour vérifier que vous ne redonnez pas gratuitement le fichier, mais je voudrais que les gens se disent qu’en donnant gratuitement, ils ne sont pas remboursés, alors qu’en indiquant seulement la référence pour que ses amis achètent le même bien, ils sont remboursé d’une partie. Enfin, le protocole permet aussi de faire des cadeaux. Merci de voir la page Wikipedia Merchant Sharing.

    • Le « par la suite » dans mon esprit parlait de la phase suivant l’acquisition de la somme totale que l’œuvre est sensée rapportée par l’artiste. Quelle que soit la licence utilisée, dans votre modèle, une fois que l’artiste a acquis l’argent qu’il souhaitait, il place son œuvre de telle sorte que le public soit libre de la partager et de la diffuser.

  3. Dernier détail et je ne vous importune plus après!
    Le Partage Marchant ne pose aucun problème aux amateurs et aux professionnels, la seul chose qui les distingue est le montant des revenus. Ils suffisent pour vivre pour un pro, alors qu’un complément est requis pour un amateur….et c’est le public qui décide du revenu et non une organisation corruptible comme avec la Contribution Creative.

    • Chacun est libre de choisir le modèle économique qui lui semble le plus adapté à son mode de vie. Votre modèle s’appliquerait certes aussi bien aux amateurs qu’aux professionnels, mais il ne faut pas oublier que les amateurs ne veulent pas tous toucher une rémunération sur ce travail et veulent peut-être concevoir leurs œuvres d’une manière différente. Le modèle que vous présentez est une bonne piste de réflexion pour concevoir un modèle économique adapté aux codes de l’Internet pour permettre aux professionnels de vivre de leur art. Les amateurs disposent peut-être d’une meilleure liberté de choisir leur modèle économique, car ils ne dépendent pas financièrement de l’art qu’ils pratiquent dans leur temps libre, en plus de leur activité professionnelle.

      • Il n’y a pas selon moi de différence profonde, car l’amateur comme le professionnel veulent disposer inconditionnellement d’une liberté de créer qui ne soit pas contrainte par une valeur de revenu ou par les volontés d’un tiers ou d’une organisation. Notons qu’avec le Partage Marchand, le pro est un auto-entrepreneur, sans chef. Plaire à un public (même limité en nombre) reste une exigence du créateur professionnel comme de l’amateur. Le prix (revenu escompté) fixé pour l’œuvre reflète l’objectif de popularité, peut être très modeste sans être gratuit pour un amateur. Voir par exemple la nouvelle de ma fille, qui espère en tirer à terme 100€., vendue maximum 1€..rien de trop contraignant !

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