Qu’est-ce qu’un internaute libre ?

L’année 2013 aura été celle de l’explosion d’une véritable bombe au sein de l’Internet. Si l’on soupçonnait et l’on savait depuis longtemps que les états du monde entier tentaient d’espionner les internautes pour savoir ce qu’ils faisaient sur le réseau, on ignorait l’ampleur de l’opération. Le fait de savoir que de nombreux états nous espionnent ou sont susceptibles de nous espionner nous amène à réfléchir sur le statut de l’internaute libre.

Les internautes et l’Internet

La plupart des internautes sont insouciants et inconscients de la réalité de l’Internet et des dangers qui s’y meuvent. Ces qualificatifs désignent deux des trois catégories d’internautes les plus courantes (la troisième étant celle des avertis conscients). Les insouciants sont ceux qui naviguent sur l’Internet sans vraiment connaître sa dimension réelle, son essence, quels en sont les dangers et les avantages réels ; pour eux, il s’agit plus d’un utilitaire et d’un banal moyen de communication plus efficace et plus pratique que tout ce qui a été fait jusqu’à présent. Les inconscients sont ceux qui ont une certaine connaissance de l’Internet, qui sont au courant des problèmes de vie privée liée aux programmes d’espionnages ou aux cookies, mais qui ne se sentent pas concernés, car n’ayant rien à cacher, ils n’ont rien à se reprocher et donc rien à craindre.

La dernière catégorie, celle des avertis conscients, sont ceux qui prennent au sérieux les problèmes de vie privée liés à l’Internet et font en sorte que leur navigation sur le réseau se fasse dans le respect de leur vie privée. On retrouve dans cette catégorie, le groupe des cybernautes, c’est-à-dire les activistes qui agissent sur l’Internet dans le but de défendre le réseau et ses utilisateurs et qui veillent à ce qu’il reste en dehors du contrôle d’une entité illégitime.

Richard Stallman à Wikimania 2005

Les cybernautes veillent sur l’Internet libre et sur les libertés de ses utilisateurs (Elke Wetzig, CC-BY-SA 3.0)

Un internaute n’est pas toujours libre

Naviguer sur Internet donne un sentiment de liberté sans limites, car il n’y a en apparence aucune force de l’ordre ou aucune loi explicite indiquant ce que l’on peut faire et ne pas faire. S’il est exact qu’aucune loi d’aucun état ne peut réellement s’appliquer de manière légitime sur le réseau du fait de sa dimension mondiale, les états utilisent quelques moyens pour contrôler les agissements de leurs citoyens. Pour savoir ce qu’un internaute fait sur le réseau, il y a plusieurs moyens, légaux comme illégaux, relativement efficaces. Sur le plan légal, les services de renseignement peuvent exiger que les entreprises détenant des données de connexions (les FAI, les entreprises proposant des services sur le web…) leur fournissent ces données. Le cadre de telles requêtes peut être légal (sans être pour autant légitime, une loi sécuritaire fondée au mépris de libertés individuelles n’est jamais légitime), mais peut aussi être illégal.

L’internaute n’est en réalité pas vraiment libre s’il laisse les états ou des entreprises infiltrer ses données de connexion qui sont une véritable mine d’or d’informations personnelles. Peu importe la finalité de la récupération de ces données, l’internaute perd de nombreuses libertés individuelles qui sont intimement liées à la vie privée. L’un des exemples les plus emblématiques est la liberté de penser, car si les états s’autorisent à tout savoir de ce que vous pensez tout haut comme de ce que vous pensez tout bas, ils peuvent alors conserver ces données qui pourraient vous être reprochées un jour.

La plupart des pays concernés par l’Internet démocratisé à grande échelle sont des démocraties certes, mais l’Histoire démontre à maintes et maintes reprises qu’une démocratie n’est pas éternelle et qu’elle peut basculer vers un régime dictatorial de manière progressive. Par conséquent, les informations que le régime démocratique a récolté sur vous pourront être utilisées par le régime dictatorial qui suivra qui pourra les utiliser contre vous.

Sommes-nous libres dans un univers surveillé ?

L’Internet existe sous de nombreuses formes ; certaines sont étroitement surveillées, d’autres le sont moins. La surveillance de l’Internet dépend à la fois de ce que les états recherchent, mais aussi de leur capacité technique à infiltrer le réseau, qui n’est pas illimitée. Bien entendu, nous n’avons pas une vraie liberté à naviguer dans un univers surveillé, car ceux qui vous surveillent savent ce que vous faîtes et peuvent vous contrôler en conséquence. Votre liberté n’est qu’apparente et masque la réalité qui est que la personne ou l’organisation qui vous connaît sait exactement ce que vous pensez, ce que vous aimez ou ce que vous voulez faire ; à partir de là, vous êtes aisément manipulable.

Paranoïa dites-vous ? Pourtant, les cookies que les sites web envoient sur votre ordinateur sont des incitations à consommer qui sont d’autant plus irrésistibles qu’elles vont dans le sens de vos goûts ; par ce biais, l’entreprise derrière le site tente de manipuler votre consommation pour que vous achetiez une chose que vous n’aviez pas prévu d’acquérir. Ainsi, vous n’êtes pas libres de choisir l’objet que vous voulez acquérir et le moment où vous voulez l’acquérir, car c’est l’entreprise qui le fait à votre place.

L’internaute libre dans tout ça ?

Logo du réseau Tor

Le réseau Tor : un moyen très efficace de naviguer librement sur l’Internet sans être surveillé (Tor Project, CC-BY 3.0)

Au milieu de toute cette imbrication de moyens de surveillance, la notion d’internaute libre a t-elle encore un sens ? La réponse est oui ; mais pour y parvenir, il faut y mettre les moyens techniques et psychologiques. Sur le plan technique, il faut empêcher les intrusions par le biais de l’utilisation de logiciels libres quand vous utilisez l’Internet. Deuxième point : empêcher l’interception des données que vous recevez par l’usage des connexions sécurisées (HTTPS, SSH…). Troisième point : consulter et supprimer régulièrement les cookies qui sont installés sur votre ordinateur par les sites web que vous consultez (fonctionnalité présente dans le navigateur web). Un autre moyen très efficace pour empêcher le pistage de vos connexions : l’utilisation du réseau Tor qui vous attribuera une IP intraçable à chaque que vous vous connectez ; il faut savoir cependant que naviguer avec Tor est comme utiliser la fonctionnalité de navigation privée, ce qui signifie que vous n’avez pas d’historique de connexion ou de cookies d’installé.

Si un internaute procède à la mise en œuvre de ces moyens techniques, qui ne sont pas difficiles à installer, il est déjà plus libre. Mais pour être totalement libre, il lui faut aussi franchir une barrière psychologique. Tout d’abord, il doit prendre conscience que les libertés individuelles dont il jouit ont été acquises par de grands combats et qu’il est de sa responsabilité à veiller à ce que personne, et pas même les états, ne vienne les lui enlever, même pour un motif qui pourrait paraître légitime. Il doit aussi comprendre que l’on n’agit pas en fonction des sentiments et que les états jouent sur le sentiment de la peur pour justifier leurs agissements. Enfin, il doit savoir dire non aux tentations et à ce qui pourrait paraître être des fatalités, mais qui n’en sont pas si on a la volonté de se battre.

L’internaute libre est au final celui qui est capable de dire non, aussi bien psychologiquement que techniquement, à ce que l’on tente de nous imposer par des moyens pervers. Mais il est aussi celui qui prend conscience que l’Internet appartient à l’Humanité et que les états n’ont pas à y faire leur loi de manière arbitraire et qu’il est de son devoir d’être humain de faire en sorte à ce que l’Internet reste un réseau mondial libre.

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4 réflexions sur “Qu’est-ce qu’un internaute libre ?

  1. Il est peut être préférable de demander un encadrement juridique des parties ayant enfin la pleine mesure de la nécessité de liberté individuelle. Plutôt que de brandir Tor et une redéfinition d’un internaute libre…:)

    • C’est une chose qui est demandé depuis plusieurs années par les associations comme la Quadrature du Net. Mais lorsque l’on voit pour le seul cas de la France que la CNIL a été mise sur le banc pour l’écriture de la nouvelle loi votée il y a 3 semaines qui autorise les services de renseignement à violer des libertés individuelles fondamentales, on peut douter de la volonté des gouvernements à créer un cadre légal.
      N’oublions pas que l’Internet est considéré comme un élément étranger (et donc de facto potentiellement dangereux) par les gouvernements qui sont dans une logique de combat vis-à-vis du réseau, car il est considéré comme un ennemi.

      • Mais vous n’allez pas éternellement râler sur le net,
        la liberté « du virtuel » se défend dans le réel et s’exprime de nouveau dans le virtuel par une démonstration de ladite liberté acquise ou sauvegardé.

        Il est possible que, l’article 20 de la loi de prog. militaire adoptée le 11 décembre choque outrageusement (nous fumes moquée à l’international je crois). A mes yeux, c’est le début de la perquisition et du flicage applicage à quasi tout support numérique, si l’acte est illégal. De plus, je ne crois pas que l’internaute soit un ennemi l’État aide au développement du web…

        Est ce la seule réponse possible de la France à l’affaire Snowden ? Je ne crois pas, la pire ? On s’en rapproche, simplement du seul fait que l’espionnage à toujours existé et que cette révélation a été l’occasion de sortir une loi actuellement disproportionnée que ces messieurs imaginent pour le futur tout à fait proportionné, ou dissuasive.
        🙂
        happy new year 2014 !

      • À chacun son mode de combat 😉 . Tous les jours, il est démontré que les textes de lois des pays du monde entier à l’égard de l’Internet sont inadaptés, car ils sont systématiquement contournés par des moyens techniques supérieurs à ce que les états ont dans leur arsenal. Par ailleurs, il est encore difficile de faire confiance à des politiciens qui sont à l’égard du réseau, au mieux des conservateurs nationalistes, au pire des orwelliens en herbe qui essayent de faire de l’Océania version light.

        L’État s’intéresse à l’Internet (ne pas confondre Internet et web) uniquement parce qu’il n’a pas le choix. La plupart des arguments utilisés pour exprimer cette implication de l’État français fleurtent avec un nationalisme rétrograde et désuet inadapté à la dimension mondiale de l’Internet. L’État veut bien du réseau, mais seulement s’il est français sur tous les plans ; étant né aux États-Unis, il engendre une méfiance primaire liée à un anti-américanisme sous-jacent. À noter cependant que l’Internet ne serait jamais né en France, car il n’est pas dans l’esprit français de vivre ses rêves et encore moins d’avoir l’audace de les réaliser.

        La loi de programmation militaire était en réalité prévisible, il serait hypocrite de la part du gouvernement français de dénoncer et de se plaindre contre les agissements des services de renseignement anglo-saxons, sans que ces derniers ne répliquent en dévoilant l’existence des programmes français qui sont similaires en de nombreux points avec PRISM (notamment l’opacité légale qui y règne).

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