La culture : une notion sans loi

Les défenseurs du droit d’auteur associent souvent un concept à la culture : la loi ; selon eux, la première devrait respecter la seconde. Pour justifier l’existence et la nécessité d’avoir des lois liberticides dans un univers où la liberté est totale, on double à l’argument économique classique un argument sans justification valable et dangereusement nationaliste.

La culture et la liberté

On ne peut dissocier la notion de culture et la notion de liberté, elles sont étroitement liées et dépendent entièrement l’une de l’autre. La liberté de créer et la liberté d’expression permettent la création et la diffusion de la culture, qui elle-même permet à la liberté de penser qui ira alimenter de nombreuses libertés, dont la liberté de créer et la liberté d’expression. Au-delà de la notion de libre partage, la culture dite libre est aussi une culture qui est produite sans aucune contrainte et permet la libre diffusion des pensées sous de nombreuses formes. Cet aspect libre de la culture contraste avec le caractère codifié et contraignant qui a régit la création des œuvres pendant de nombreux siècles, que ce soit pour des motifs religieux, politiques ou tout simplement de la volonté d’une élite qui voulait un monde conformiste qui ne correspondrait qu’à sa seule vision.

Il a fallu attendre la fin du XIXe siècle pour que la science réussisse à s’émanciper de la répression religieuse et à innover librement pour permettre les progrès dont nous bénéficions de nos jours et qui se poursuivent encore. Quand était-il avant ? Les avancées scientifiques étaient bloquées par la religion, car les découvertes se heurtaient aux dogmes et aux écrits qui formaient le ciment même d’un mode de pensée qui interdisait toute vision déviant des Saintes Écritures.

Représentation du système géocentrique de Ptolémée

La religion a freiné l’avancée scientifique pendant plus de 500 ans, tout comme la religion de l’argent et de l’égoïsme freinent l’avancée et la créativité culturelle (Loon, J. van, DP).

Qu’en est-il de la culture ? Elle suit un cheminement semblable à celui de la science, mais avec un ou deux siècle de retard ; en effet, le grand déclencheur qui permet la libéralisation de la culture fut l’arrivée d’Internet et du numérique qui permettent aujourd’hui la libre diffusion des œuvres et démultiplication des moyens et des modes de création. Il est par ailleurs assez cocasse de voir certains fanatiques du droit d’auteur crier au totalitarisme à l’encontre de la culture libre, alors que leur discours colle assez bien avec l’une des emblématiques phrases de l’état totalitaire de l’Océania, tiré du roman 1984 de Georges Orwell : « La liberté, c’est l’esclavage ».
Mais avant cela, la culture n’était-elle pas libre ? Uniquement de manière illusoire. Durant les précédents millénaires, la culture se devait de respecter des codes liés à divers principes religieux, moraux ou politiques. Les œuvres qui déviaient des codes édictés, et qui devaient être respectés autant qu’un livre fondateur d’une religion, étaient détruites et leurs auteurs châtiés par des moyens qui ont changés en fonction des modes de gouvernement et de société.

La culture légale : une notion dictatoriale

Il s’agit là d’une des ultimes hypocrisies que l’on puisse trouver dans les raisonnements des pro- du droit d’auteur actuel. Selon eux, il y aurait une culture que l’on devrait qualifier de légale (la leur) et une autre qui serait illégale (celle des autres). Il y a deux grandes origines à cette idéologie. La première est la grande classique qui revient systématiquement : le mercantilisme exaspéré qui tente de s’approprier la culture pour le transformer en source de revenus au mépris de ceux qui en sont légitimement propriétaires : les Hommes. Le second est également assez répandu, mais moins perçu : le nationalisme culturel ; il se décline sous différentes formes, mais sa caractéristique est la suivante : la culture d’une nation est toujours supérieure à celle des autres. Pour marquer cette supériorité, il faut avoir un total contrôle sur elle et la mettre en concurrence avec les autres cultures qui sont considérées comme invasives et même illégales sur le territoire national.

Cette volonté de contrôler la culture est un des principaux mécanismes du conservatisme culturel où l’on tente de hiérarchiser les cultures selon leurs origines, leur public et leur place dans le temps. Certes, il est du devoir des états de préserver leur culture national et de la diffuser à leurs citoyens, mais en ont-ils vraiment la volonté ? Les cas de certaines institutions culturelles nationales montrent que si elles sont toutes prêtes à conserver la culture, elles sont beaucoup moins enclines à la diffuser de manière libre et transparente. Les symptômes de ce problème sont le copyfraud et la restriction de l’accès et/ou de la libre diffusion par des moyens à la limite de la légalité (comme l’interdiction de photographier des œuvres dans un musée) où l’on tente de placer la culture sous le coup d’une loi imaginaire afin de mieux la contrôler.
La culture est vecteur de pensée, nouvelle comme traditionnelle ; contrôler la culture et sa diffusion, c’est contrôler ces pensées et leur diffusion où les détenteurs ont un pouvoir de choisir librement quelle culture (et donc quelle pensée) doit être diffusée au peuple. Le contrôle des pensées est un thème que l’on retrouve dans les dictatures.

Dénicher la vraie culture de la fausse

Il existe des justificatifs à légaliser la culture, mais sont-ils légitimes ? En dehors des problèmes liés au droit d’auteur, il y a t-il d’autres raisons de légiférer sur la culture ? On pourrait dire que si on laisse la culture se créer sans aucune contrainte, on pourrait voir apparaître des créations injurieuses, ou pire encore, se faisant passer pour de la culture. Cependant, ce fait existe déjà avec même une législation, car contourner ce genre de code est très aisé dans une zone où la liberté est une maîtresse absolue. La culture a pour but de véhiculer des pensées et donc à terme de forger les idées et les pensées de chaque individu. Il est en réalité du devoir des institutions culturelles et des acteurs de la culture de donner aux gens l’opportunité de voir ce qu’est la vraie culture pour la différencier de celle qui tente de l’usurper.

Allégorie de la pensée

Nos idées et nos pensées sont issues de notre contact à une culture large et ouverte afin de forger notre esprit critique (Filosofias filosoficas, CC-BY-SA 3.0).

Or, une législation contraignante et des pratiques restreignant l’accès à la culture pour à la fois la préserver et la protéger ont les effets inverses. L’accès à la vraie culture étant très limité (en exceptant la culture libre), les gens n’ont pas l’éducation et la conscience nécessaires pour saisir l’essence primordiale de la culture et donc d’en discerner la vraie de celle qui l’usurpe. Mais ce fait ne dérange pas les détenteurs de la culture dite légale selon leurs propres termes, car ils conservent leur savoir et leur caractère élitiste et donnent aux gens l’illusion d’être en contact avec la culture et maintiennent leurs pensées sous contrôle.

La culture ne peut être contrainte par des lois ou des codes, car elle est indéfiniment liée à la notion de liberté qui l’alimente et est alimentée par elle. Légiférer sur la culture et lui donner des codes serait une régression qui empêcherai l’avancée des pensées, tout comme le contrôle de la science par la religion a empêché les avancées scientifiques pendant plusieurs siècles.