La pensée : cette spécificité humaine sans propriétaire

Note : ce billet est en prolongement des dernières publications mes collègues blogueurs Calimaq et Désert de sel à propos du domaine public et de la propriété intellectuelle, dont je conseille vivement la lecture : Propriété et Propriété Intellectuelle : la liberté d’agir contre la liberté d’interdire (Désert de sel) et Apollinaire et le domaine public : pourquoi il FAUT que ça change ! (Calimaq).

Un point qui a attiré mon attention dans les billets de Calimaq et de Désert de sel est ce fait qu’ils ont communément exprimé et auquel je souscris entièrement : la propriété intellectuelle, élevée comme un droit à la propriété d’une œuvre au même titre que le droit à la propriété d’un objet, est une aberration de part son caractère répressif et sa capacité à accorder à un auteur et à ses descendants une exclusivité sur le fruit de ses pensées, c’est-à-dire ses œuvres. Beaucoup de gens semblent oublier, ou du-moins n’arrivent pas à concevoir, que l’esprit humain dispose d’une capacité de création quasi-illimitée et que ce caractère fait que la pensée humaine est à la fois unique, mais aussi universelle.

Sculpture du Penseur de Rodin dans le jardin du musée Rodin à Paris

Le Penseur, une représentation de la pensée par la pensée de Rodin (Geolina163, CC-BY-SA 3.0)

La pensée : caractère universel de l’Humanité

L’Homme est doué de plusieurs caractères qui le différencient des autres espèces animales, l’un de ces caractères fondamentaux est la pensée. Dans les tréfonds de notre esprit, la pensée est ce qui nous permet de nous forger un avis sur un sujet donné et de faire preuve de réflexion face à une problématique en confrontant les différentes variables à notre disposition afin d’en tirer des conclusions. Notre imagination nous permet de créer une infinité de choses et de concepts, mais c’est grâce à la pensée que nous pouvons organiser ces idées et les présenter sous forme d’œuvre culturelle. Et c’est parce qu’elle est le fruit de la pensée humaine, que la culture est l’âme de l’Humanité et son identité face à l’Univers.

Tous les hommes pensent autant qu’ils respirent, c’est un fait indéniable, car c’est la pensée qui nous permet d’être conscient et d’exister en tant qu’individu (c’est le célèbre Cogito ergo sum de Descartes) Par cela, la pensée est un caractère universel de l’Humanité, comme de nombreuses autres spécificités de notre espèce. Si le caractère est universel, chaque individu a une pensée qui lui est propre et dont le développement dépend de nombreux facteurs environnementaux.

Une pensée est unique, mais la pensée est universelle

Représentation de la chaîne en double hélice de l'ADN

Le physique de l’Homme dépend de l’ADN, tandis que sa conscience d’être dépend de la pensée (brian0918, DP)

La logique est relativement simple : la pensée est un bien immatériel qui caractérise tous les êtres humains au même titre que l’ADN ; nul ne pourrait s’en déclarer propriétaire (quelqu’un s’est-il déjà déclaré propriétaire de l’ADN ?). Nous héritons du génome de nos parents par des processus purement biologiques, mais nous héritons d’une pensée par des processus sociologiques et culturels. Comme beaucoup de choses, la pensée d’un être humain à la naissance est la même pour tous avec des capacités potentiellement infinies. Au même titre que la maîtrise de notre environnement et l’exploitation entière de nos sens, notre pensée est développée par le milieu social, culturel et éducatif dans lequel nous nous trouvons. Pour prendre le cas de la France, l’un des buts de l’école est d’inculquer les valeurs républicaines à la jeunesse française, ce qui revient à lui transmettre une pensée. Plus que permettre d’avoir des compétences dans des domaines considérés, l’école est sensée transmettre aux jeunes une philosophie qui doit être pour eux moteur de réflexion.

Il existe de nombreux autres cas de transmission de la pensée et cela prendrait de nombreuses lignes pour tous les énumérer. Que remarque t-on cependant ? Que dans notre jeunesse, nous héritons de la pensée de nos ancêtres par le biais de la culture et qu’elle nous est transmise par le biais de l’enseignement. Et après ? La logique veut que nous soyons capables de penser et de raisonner par nous-même pour ainsi forger notre propre pensée. Ainsi, à partir de la pensée universelle, nous pouvons nous créer notre pensée individuelle. À partir de là, peut-on considérer que la pensée de chaque individu est unique ? En un certain sens oui. Même si le risque existe, il est fort peut probable que deux personnes aient exactement en tous points la même pensée. La pensée est un peu une sorte de second ADN, c’est elle qui fait de nous des êtres humains (unicité), mais c’est aussi elle qui nous individualise (diversité).

Personne n’est propriétaire d’une pensée

Représentation de la réflexion

Les échanges humains permettent à la pensée d’évoluer par le biais de la réflexion (Filosofias filosoficas, CC-BY-SA 3.0)

Cette affirmation pourrait être contradictoire avec le paragraphe précédent qui souligne qu’une pensée individuelle est unique ; en réalité, elle ne l’est pas. Tout comme l’ADN, la pensée n’est pas immuable, certains facteurs peuvent la faire évoluer (bien que l’ADN soit moins mouvant que la pensée). Parmi les principaux facteurs qui forgent, mais qui font également évoluer, notre pensée, on trouve les échanges avec les autres êtres humains (qu’ils soient sociaux, culturels…). À quoi est due cette évolution ? À la confrontation de notre pensée avec des pensées différentes, ce qui peut amener à une nouvelle réflexion, et donc à une nouvelle pensée. C’est ceci qui fait que la pensée, bien qu’individuelle et unique, est universelle, car elle est destinée à être diffusée publiquement aux autres êtres humains.

C’est de ce caractère de diffusion de la pensée qui est évoqué par Le Chapelier en 1791 lorsqu’il évoque le droit d’auteur : « Lorsqu’un auteur fait imprimer un ouvrage ou représenter une pièce, il les livre au public, qui s’en empare quand ils sont bons, qui les lit, qui les apprend, qui les répète, qui s’en pénètre et qui en fait sa propriété. ». L’œuvre culturelle est une expression de la pensée humaine ; peu importe la finalité que l’on peut lui porter derrière, ce qui est important c’est qu’elle soit le fruit de la pensée de son auteur qui la destine à être diffusée. Par cet acte, l’auteur permet à d’autres hommes d’être confrontés à sa pensée et d’engager derrière une réflexion face au nouveau paramètre qu’est l’œuvre culturelle ; car si la culture a un but, c’est bien celui-ci : forger, diffuser et échanger les pensées humaines. Un auteur trouve toujours son inspiration quelque part, car il a confronté son imagination et ses idées avec la pensée de quelqu’un d’autre, ce qui a amené à la création d’une pensée nouvelle qu’il exprime dès lors dans son œuvre.

Que devient la propriété intellectuelle dans tout ça ? Elle ne doit être qu’une seule chose : assurer les échanges de pensées, tout en assurant le respect pour l’auteur d’une pensée. Tout comme l’ADN, la pensée est unique et doit être assimilée à un seul individu ; celui qui tenterai de faire passer la pensée d’un autre pour sienne ne serait ni plus ni moins qu’un OGM intellectuel.

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Une réflexion sur “La pensée : cette spécificité humaine sans propriétaire

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