« Vous n’avez rien à cacher, donc vous n’avez rien à craindre » : défendez votre vie privée

Combien de fois n’avons-nous pas vu cette phrase ? Les gouvernants du monde semblent vouloir montrer que tout citoyen n’ayant rien à cacher et n’ayant rien à se reprocher n’a rien à craindre des agences de renseignement et des services secrets. Leur but : justifier l’existence de programmes illégaux de surveillance de la population détruisant la vie privée. Le monde que l’on tente de nous faire passer est au croisement entre Matrix et 1984 où notre vie privée n’existe plus, mais nous avons l’illusion d’en avoir encore une.

Représentation du ministère de la Vérité de 1984

La surveillance d’Internet par les états : au croisement entre Matrix et 1984 (Jordan L’Hôte, CC-BY 3.0)

Des internautes insouciants

Face aux révélations d’Edward Snowden, on lit beaucoup de réactions d’internautes lambda du genre « Je m’en fiche qu’ils puissent m’espionner, je n’ai rien à cacher ». En effet, si vous n’avez rien à cacher, cela signifie que l’État serait donc en droit de vous espionner n’importe où et n’importe quand par le biais de n’importe quel moyen. Beaucoup de gens ne semblent pas se soucier de l’importance de leur vie privée sur Internet et ne voient pas combien les traces qu’ils laissent sur le réseau sont suffisantes pour les connaître précisément. Or, avoir une vie privée est un droit fondamental humain ; rares sont ceux qui accepteraient que l’État procède à des écoutes ou installe des caméras dans les maisons et les appartements pour voir ce que font en permanence les citoyens chez eux. Les programmes d’écoutes et de surveillance des agences de renseignement des télécommunications (Internet compris) sont la copie conforme de l’installation de caméras dans un lieu sensé être privé pour la personne qui y vit.

La réalité actuelle est que peu de personnes sont encore vraiment conscientes de ce que les actes et la navigation sur Internet impliquent. Ils ignorent qu’utiliser un pseudonyme n’est pas une protection qui peut résister à un espionnage et que toute chose présente sur le réseau y reste éternellement. Peu se doutent qu’ils sont espionnés à n’importe quel moment par les cookies des sites web sur lesquels ils naviguent et par leur FAI qui conserve les différents sites consultés avec les adresses IP et les dates correspondantes. Être sur Internet est comme être dans ce qui est appelée la vie réelle : toute action entreprise peut être sue et Internet a la particularité de conserver tout ce qui se fait dans son domaine. Celui qui navigue en clair sur Internet s’y déplace et agit comme il se déplacerai et agirai dans la vie réelle sur la voie publique : à la vue de tous.

Les internautes espionnés

Pourquoi espionner les gens sur Internet ? Pour trois bonnes raisons : tout ce qui fait sur le réseau (ou presque) est visible, un espionnage sur Internet est discret et la majeure partie de nos actions permettant de nous définir s’y déroulent. Il serait alors absurde pour les états de ne pas espionner leurs citoyens sur Internet pour savoir ce qu’il font, ce qu’ils pensent et comment ils réagissent, même sur des lieux d’Internet sensés être à un usage théoriquement privé. Le parallèle avec les télécrans de 1984, qui espionnent les moindres gestes et paroles des citoyens aussi bien dans les lieux publics que privés, est aisée. Mais par ailleurs, on tente de nous faire croire et on nous donne même l’illusion que tout ceci est immatériel et que nous sommes dans un lieu tranquille où nous pouvons agir de manière discrète si nous le souhaitons. Là, c’est Matrix qui est pris en miroir de cette situation où les humains évoluent dans un monde d’illusions qui leur correspond, sur Internet nous avons l’illusion d’avoir une vie privée.

Message reçu par Neo dans le film Matrix

Nous avons l’illusion d’avoir une vie privée sur Internet, il est temps de se réveiller (Sapindnoel d’après Dread83, CC-BY-SA 3.0).

Les états tentent de nous faire avaler la pilule en jouant sur la peur et en justifiant leurs actes intrusifs par la lutte contre le terrorisme et la grande criminalité (qui utilisent certes Internet massivement et qui doivent être combattus). Cependant, l’Histoire nous a montré à plusieurs reprises que la plupart des lois répressives ont été instaurés à partir de discours sécuritaires jouant sur la peur des gens et les stéréotypes, avec Internet le même phénomène se répète. La logique est en gros que si vous n’avez rien à cacher, vous n’avez rien à craindre, certains répètent même la leçon très bien, n’étant pas dérangés d’être espionnés sur Internet, résumant leurs actes à leurs courriels quotidiens et à leurs discussions et délires sur Facebook ou MSN, oubliant que la surveillance d’Internet couvre son intégralité. Par ailleurs, je m’adresse à ces personnes, si vous n’avez rien à cacher sur Internet et qu’être espionné en permanence ne vous dérange pas, je peux en conclure que le jour où l’État installera des caméras de surveillance et des micros partout dans votre maison, aussi bien dans la chambre à coucher que la salle de bain, les toilettes ou le salon, cela ne vous dérangera pas, puisque vous n’avez rien à cacher.

Comment défendre sa vie privée sur Internet ?

Avoir une vie privée est un droit fondamental humain, et il doit s’appliquer aussi bien à la vie réelle qu’à Internet. La première grande catégorie de moyens de défense de la vie privée sont les moyens techniques : il vous faut vous protéger techniquement des intrusions. Les états ont des moyens très puissants pour espionner, mais ils sont techniquement limités et c’est en utilisant des techniques qui les bloquent que vous pourrez déjà vous défendre (la base étant l’usage de la connexion cryptée avec HTTPS). Deux raisons pour cela : d’abord, vous vous protégez avec des moyens de défense supérieurs (pas indéfiniment certes) aux moyens d’attaques des états, ensuite vous forcez les états à investir de plus en plus d’argent dans le perfectionnement de leurs moyens d’attaque. Une autre grande catégorie est celle du bon sens : ne laissez qu’un strict minimum de données sur Internet et conservez-en un maximum avec des moyens techniques que vous contrôlez totalement (voir mes billets du 5 mars 2013 et du 16 mars 2013).

Logo de l'Electronic Frontier Foundation

Défendez votre vie privée avec l’Electronic Frontier Foundation et d’autres organisations (Electronic Frontier Foundation, CC-BY 3.0 États-Unis)

L’autre grande option est de soutenir les fondations et associations qui luttent pour la sauvegarde des libertés sur Internet et pour plus de transparence quant aux actions des états sur le réseau. La première grande organisation que je citerai est l’Electronic Frontier Foundation, une fondation américaine de défense des droits et des libertés numériques qui s’investit à la fois sur un plan légal et juridique (c’est elle qui a forcé cet été la déclassification de plusieurs archives montrant les activités de la NSA durant les années 2000 et dévoilant les différents programmes d’espionnage et leurs applications, en complément des divulgations d’Edward Snowden), mais également sur un plan technique en proposant des logiciels et des méthodes de renforcement de la connexion chiffrée. En France, vous pouvez soutenir La Quadrature du Net, une association de défense des droits et des libertés sur Internet, elle est très investit dans le débat public autour de ces questions et lutte contre de nombreuses formes de répressions exercées sur Internet. À un niveau mondial et politique, je conseille aussi le Parti Pirate dont les principaux objectifs sont entre-autres la défense des libertés sur Internet.

Vous avez la possibilité de vous défendre aussi bien d’un point de vue technique que politique, c’est en créant un mouvement de masse que les états seront forcés de se plier à la volonté des internautes en ce qui concerne Internet, car la Déclaration d’indépendance du cyberespace doit être une réalité.

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7 réflexions sur “« Vous n’avez rien à cacher, donc vous n’avez rien à craindre » : défendez votre vie privée

  1. « leur FAI qui conserve les différents sites consultés avec les adresses IP et les dates correspondantes.  »

    Quel FAI fait ça?

      • Je cherche, je ne trouve pas :

        adresses IP
        adresses MAC

        par contre, je vois :
        « L’identifiant de la connexion »
        « L’identifiant attribué » « à l’abonné »
        « L’identifiant du terminal »

        Peut-on faire plus vague?
        Peut-on faire moins clair?

        Est-ce qu’ils le font exprès?

      • C’est du langage de juriste, rarement précis et toujours vague, ils n’utiliseront jamais de termes précis pour désigner un ensemble. Mais en gros, ils demandent la conservation de tous les moyens permettant d’identifier précisément la connexion d’une personne ciblée. Ce cas ne se limite pas à la France, le scandale PRISM l’a révélé avec l’opérateur Verizon qui devait fournir les données téléphoniques et de connexion de ses abonnés à la NSA et je pense qu’il n’était pas le seul.

  2. Pingback: Qu’est-ce qu’un internaute libre ? | Jur@astro

  3. Pingback: La vie privée est un droit fondamental, pas une anomalie | Jur@astro

  4. Pingback: Privacy is a fundamental right, not an anomaly | Jur@astro

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