Les digital natives ne sont pas tous digital

Un cliché vieux comme l’informatique : les jeunes s’en sortent mieux que leurs aînés et ont tout à leur apprendre sur ce sujet ; les jeunes sont nés avec l’informatique, donc ils s’y connaissent de facto… En bref, on pense que les personnes de la génération Y (nées entre 1980 et 1995), également appelée par les américains les digital natives, et même de la génération Z (nées à partir du début des années 2000) ont des compétences innées en informatique. Démontage en ordre de ce cliché aussi faux que la théorie des quatre éléments natifs d’Aristote (théorie selon laquelle, notre monde serait composé de quatre éléments natifs : la terre, le feu, l’air et l’eau qui fut réfutée par Lavoisier dans les années 1780).

Naître dans ne signifie pas naître avec

La théorie de ce cliché est la suivante : les jeunes d’aujourd’hui sont nés dans un monde où l’informatique et Internet se sont démocratisés, donc ils ont forcement des compétences innées pour maîtriser ces outils qui sont dans leur environnement. C’est un joli raccourci qui s’avère complètement faux quant on voit que c’est un postulat que, s’il devait s’appliquer, l’on retrouverait pour chaque nouveauté de notre vie quotidienne. Prenons un exemple simple : la voiture. Nous sommes dans un monde où la voiture est un outil et moyen de transport aussi commun que l’informatique et Internet ; si l’on suivait le postulat, nous devrions tous avoir des compétences innées pour savoir conduire une voiture et savoir la réparer. Le constat est assez évident, un gamin de 9 ans ne sait pas mieux conduire une voiture que s’il en avait 4 et ne sait pas plus la réparer, à moins de s’y être intéressé très jeune et d’avoir compris les mécanismes qui rentrent en jeu (ce qui n’est pas impossible, bien que très rare). Au final, une majeure partie de la population actuelle est née avec la voiture, ce n’est pas pour autant que cette même majeure partie sait conduire dès la naissance et réparer une voiture. Avec l’informatique c’est pareil, ce n’est pas parce que les jeunes sont nés dans un environnement numérisé et connecté qu’ils savent déjà tout dessus et qu’ils maîtrisent dès la première fois où ils se posent devant un écran. Naître dans un environnement ne veut pas dire naître en maîtrisant cet environnement, pour cela il faut apprendre.

Pour savoir, il faut apprendre

Nous l’oublions un peu trop souvent, la maîtrise d’un savoir nécessite un apprentissage pour assimiler les connaissances et les appliquer. À ce titre, personne ne peut maîtriser l’informatique et le comprendre s’il n’a pas chercher à apprendre et à comprendre comment cela marchait, il n’y a rien d’inné. Les seuls jeunes qui connaissent bien l’informatique et qui le maîtrisent sont ceux qui s’y sont intéressés et qui ont cherchés à appliquer ses fonctionnalités, et contrairement à ce que l’on peut penser, ils ne forment pas une majorité. Une bonne partie des jeunes utilise l’informatique comme un simple outil de travail ou un support de loisir ; mais le fait qu’il arrive à faire des parties de RPG au niveau expert ne fait pas de lui un fin connaisseur de l’informatique, cela reviendrait à considérer qu’un astronome amateur qui arrive à repérer et à observer parfaitement les astres avec son télescope et une carte du ciel serait capable d’étudier la matière noire.

En revanche, le cerveau des jeunes est plus réceptif à l’apprentissage et ces derniers ont donc, en théorie, un certain avantage par rapport à leurs aînés lorsqu’il s’agit d’apprendre la maîtrise de l’informatique. Ensuite, cela n’empêche pas que certains puissent avoir des difficultés à assimiler ces connaissances pour des raisons diverses et variées, parfois plus que des personnes plus âgées.

Internet : produit de consommation

L’un des fers de lance de ce cliché est le fait que les jeunes sont ultra-connectés à Internet, que ce soit par le biais de l’ordinateur ou du smartphone. Une chose importante à savoir est que pour la plupart des jeunes, Internet est un simple produit de consommation. En effet, il leur sert uniquement à rester en contact avec ses amis par le biais des réseaux sociaux et des tchats et permet de consulter n’importe quelle vidéo à loisir ou encore pour certains, à bâcler leurs devoirs en faisant des copier-coller de sites web. Le fait d’être sur des réseaux sociaux ne fait pas d’eux des experts d’Internet, beaucoup d’entre eux se font d’ailleurs piégés sur ces réseaux, ils n’ont même pas conscience qu’ils sont espionnés en permanence et que divulguer des données privées et étaler sa vie privée est dangereux pour le présent et l’avenir.

Il existe cependant des jeunes qui maîtrisent bien Internet ou du-moins une partie d’Internet et savent quels sont les enjeux et les risques du réseau (au-delà des avertissements classiques sur la pornographie, la pédophilie et la réputation), mais cette fraction de la population reste minime. Rien ne prouve par ailleurs qu’une personne qui sait parfaitement importer des vidéos sur Youtube et faire des montages a de solides connaissances en matière de droits d’auteur et c’est même plutôt le contraire dans la plupart des cas.

La réalité est que les personnes des générations Y et Z sont loin de maîtriser l’informatique et Internet dans leur globalité comme on voudrait le croire, la plupart ne les utilise que comme produit de loisir et de consommation sans comprendre ou chercher à comprendre les enjeux. La majorité d’entre eux ne sait pas utiliser réellement un ordinateur et ne cherche pas à comprendre les liens logiques qui existent entre les différents composants. Combien de jeunes savent que leur tchat utilise le protocole IRC et non le protocole HTTP ? Combien d’entre eux sait la nuance qui existe entre les protocoles HTTP et HTTPS ? Combien d’entre eux sait ce qu’est un protocole et que le web n’est qu’une application d’Internet ?

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19 réflexions sur “Les digital natives ne sont pas tous digital

  1. Je suis assez d’accord avec le constat que vous faites et je m’étonne qu’un philosophe si respecté que Michel Serres s’émerveille avec autant d’ingénuité de la maîtrise des nouvelles technologies par sa « petite Poucette » et fonde même toute sa réflexion sur ce postulat béat. Il faut sans doute attribuer cela à sa méconnaissance profonde de l’univers numérique.

    Les digital natives sont souvent des digital naives. Les générations antérieures, ayant observé la naissance d’Internet, en comprennent finalement mieux le fonctionnement, même si cela reste très approximatif.

    Le corollaire de votre constat est généralement qu’il faut « éduquer les jeunes aux médias », notamment à l’école, comme il faut leur apprendre à conduire. Mais précisément l’analogie avec la conduite automobile oblige à deux mises au point ;
    – Internet est un espace beaucoup moins normé que l’espace de la route, son code et ses panneaux
    – On peut tirer personnellement profit d’Internet pourvu que l’on ait acquis une culture, une capacité de raisonnement et un esprit critique. Il ne s’agit pas d’interdire Internet avant 16 ans, mais il faut cesser de penser qu’un enfant plus jeune peut en tirer profit par lui-même.

    A mes yeux une solide formation traditionnelle (savoir lire, comprendre, analyser, écrire, s’exprimer), laquelle peut occasionnellement être connectée (ne soyons pas intégristes), voilà en réalité la meilleure « éducation aux médias ». Les générations antérieures en sont les meilleures preuves.

    Pour l’informatique proprement dit, la question de son enseignement à l’école est un autre débat.

    PS Une coquille : (qui s’avère complètement) faux. D’ailleurs vous devriez changer la formulation puisque s’avérer renvoie à ce qui est vrai. 😉

    • Ma comparaison avec la voiture se basait plus sur la maîtrise même de l’engin que sur la connaissance du code de la route. Avec le numérique, nous avons des générations entières qui se servent d’un outil qu’ils ne contrôlent pas, et au final ils se laissent contrôler par l’outil, tout comme un jeune qui ne saurait pas maîtriser le volant et qui se laisserai embarquer dans le fossé par la voiture au premier virage.

      Je connais quelques jeunes de 12-15 ans qui comprennent et maîtrisent globalement Internet (pas dans son intégralité certes), grâce à un intérêt qu’ils ont manifesté qui leur a amené à être curieux et à se renseigner. Mais derrière, je connais des jeunes de mon âge qui ont le bac, qui sont en plein dans des études supérieures et qui font encore aveuglément confiance au premier site web venu pour faire des recherches et qui ne savent pas du tout maîtriser les différents moyens de recherche, qui se résume chez eux au moteur de recherche de sites web de Google. Dire que tous les pré-ados ne peuvent découvrir Internet de leur propre chef est faux, à partir du moment où la curiosité et l’intérêt se muent en passion, un ado peut en savoir autant qu’un amateur ayant 10-20 ans de plus que lui.

      Il est sûr que vouloir passer au tout numérique à l’école n’est pas la bonne solution, car on tomberait dans l’excès inverse de ce que nous avons connu pendant près de deux décennies. Comme tout système (naturel ou humain), il faut trouver un équilibre entre un enseignement traditionnel et un enseignement numérique qui se doivent d’être complémentaires et ne pas être mis en concurrence, sinon c’est l’échec assuré aussi bien pour l’un que pour l’autre. En revanche, j’accorde que la logique élémentaire veut que certains fondamentaux comme la maîtrise de l’écriture, de la lecture et des règles essentielles du français soient acquises avant de procéder à un mise en place de l’enseignement du numérique. Démarrer par ce dernier reviendrait à faire en sorte que le correcteur orthographique se charge de corriger tout seul les fautes des élèves qui ne comprendront pas plus, ce qui amènerai à des générations de plus en plus acculturées au niveau du français (sachant que le niveau moyen actuel est déjà au ras des pâquerettes).

      Merci pour avoir signalé cette coquille, mais permettez-moi de m’amuser avec quelques oxymores. Avoir une formation de scientifique ne m’empêche pas d’utiliser quelques figures de style dans mes écrits 😀 .

    • « Internet est un espace beaucoup moins normé que l’espace de la route, son code et ses panneaux »

      Internet n’est pas UN espace, Internet est l’interconnexion des réseaux IP qui sont interconnectés.

      Parler de « sur Internet », c’est comme parler de « sur la Terre ». Est-ce que les codes sur la Terre sont normés? Sur les routes balisées, oui, mais ailleurs?

      WP est un « lieu » avec ses usages, et ses violations (quasi-systématiques) des règles.
      Ce blog est un « lieu ».

      Internet permet d’accéder à tellement de « lieux » différents…

  2. « Les générations antérieures, ayant observé la naissance d’Internet, en comprennent finalement mieux le fonctionnement »

    J’espère que vous ne parlez pas de vous (lol).

      •  » même si cela reste très approximatif. »

        Votre conception des mécanismes de l’Internet n’est pas un peu approximative, elle est complètement fausse d’après ce que j’ai pu lire.

        S’imaginer que la connexion en TLS à votre fournisseur de courriel protège le secret de la correspondance, c’est affligeant. C’est aussi grave que de confondre un nom et un verbe en grammaire.

        Bien sûr, tous les ados qui se la jouent façon hackerZ en confondant chiffrement du disque, sécurisation d’une connexion, certificats, authenticité… n’y comprennent rien non plus. Je ne parle même pas des journalistes qui font une salade de tout ça : la narration de la découverte d’une faille de sécurité (avérée, supposée ou imaginaire) par la presse généraliste – ou soi-disant « spécialisée » – est simplement incompréhensible.

        Pourtant, aucun de ces concepts n’est exceptionnellement difficile à comprendre.

    • « Par contre Jimmy Wales vient de suggérer de faire passer Wikipédia en HTTPS… » => cette idée est en cours depuis déjà pas mal de temps, les révélations d’Edward Snowden sur les programmes de surveillance de la NSA n’ont fait qu’accélérer la procédure. Depuis le 28 août, tous les utilisateurs enregistrés sont à présent connectés aux projets de la Wikimedia Foundation en HTTPS et cette règle s’étendra à tous les utilisateurs d’ici quelques mois.

    • « Non mais mon hébergeur est français et j’utilise le protocole SSL. »
      « Mon client mail se connecte directement chez mon hébergeur »

      Vous n’y connaissez rien, mais vous avez l’air de supposer des tas de choses. Vous ne vous étiez posé aucune question pertinente, ou vous n’avez jamais posé ces questions à une personne compétente. Saviez-vous seulement que les messages étaient envoyées d’un serveur à un autre par SMTP?

      Vous avez imaginé des concepts (comme la connexion directe ou indirecte à un hébergeur) qui n’existent simplement pas.

      Vous semblez le type même de l’élève qui a mal appris toutes bases, le cauchemar des profs!

      Modération : les attaques ad hominem ne sont pas tolérées dans les commentaires.

      • Que raconte Jimmy Wales sur ces sujets?

        Est-ce que lui aussi se connecte « directement » à un serveur IMAP/S?

      • « les attaques ad hominem ne sont pas tolérées dans les commentaires. »

        Attaques ad hominem? Ne pas comprendre SMTP n’est pas en soi une faute!

        Je ne prétend pas que des lacunes de Loys en informatique lui interdise de s’exprimer sur le sujet, mais il devrait s’exprimer avec prudence sur des sujets qu’ils le maîtrise pas.

        Loys n’est pas prof d’informatique, il ne prétend pas faire autorité en matière de chiffrement – s’il le prétendait, ou s’il enseignait cette matière, je pense que ce serait bien une faute, mais il ne le prétend pas.

        Le fait que Loys ait une vision superficielle de la sécurisation des flux d’information n’est qu’un exemple de la différence entre « digital natives » et avoir une profonde compréhension des mécanismes en jeu : Loys se débrouille, il a l’air aussi à l’aise avec les outils informatiques que les « digital natives », surtout avec les Wiki (ce qui montre que ce n’est pas juste une question de génération). Mais il n’a pas une compréhension profonde de l’acheminement des courriels.

        « Par contre Jimmy Wales vient de suggérer de faire passer Wikipédia en HTTPS… »

        Les insinuations sur la pertinence des choix concernant l’usage de la cryptographie de Jimmy Wales sont mal venues, surtout de la part de quelqu’un qui n’a pas une compréhension profonde de TLS…

        Modération : les attaques personnelles considérées sont dans la phrase suivante : « Vous semblez le type même de l’élève qui a mal appris toutes bases, le cauchemar des profs! » Merci d’éviter ce genre de jugement sur les autres participants aux débats et de discuter des idées qui sont débattues

    • Aveu implicite que vous n’avez rien à reprocher à Jimmy Wales, qui n’a jamais dit ou insinué que TLS protégeait au delà du tunnel sécurisé; et plus WP n’était pas un système de messagerie…

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