Critique de la culture et de l’Internet libres : entre élitisme et fanatisme

Nul système créé par l’Homme n’est parfait et ne peut souffrir de la critique. La culture et l’Internet libres n’échappent pas à cette règle, mais il est intéressant d’étudier la sociologie des personnes critiquant ces concepts, souvent avec virulence, et surtout de voir quels sont les motifs de ces critiques.

Image du blackout de Wikipédia contre SOPA

La critique d’Internet et de la culture libre, les derniers vestiges d’une élite qui périclite et prône un nouvel obscurantisme (Wikimedia Foundation, DP)

Élitisme

Lorsque l’on se penche sur les critiques de l’Internet et de la culture libres de manière globale, on s’aperçoit qu’elles proviennent généralement des élites intellectuelles, détentrices incontestées du savoir pendant des siècles jusqu’à l’arrivée de la révolution culturelle du XXIe induite par la démocratisation d’Internet. Les critiques ne sont mues que par la simple idéologie de gens imbus du pouvoir qu’une série de diplômes obtenus à la suite de plusieurs années d’études leur a octroyé. Se croyant légitimes et supérieurs aux autres parce qu’ils ont faits des études, ils ne peuvent penser que la base populaire puisse avoir la même culture sans avoir dépensé un sou et ont eu l’opportunité d’apprendre par eux-mêmes.

La culture libre est bien ce symptôme hérétique suprême aux yeux de ces élites qui voient le savoir et la culture qui échappent non seulement à leur contrôle, mais qui en plus (ô grand crime !) sont désormais créés, diffusés et partagés par cette même base populaire. En plus de perdre le contrôle qu’elles avaient sur les masses, ces élites perdent aussi en grande partie leur raison d’exister : à quoi cela leur sert d’être dans ce monde si ce même monde se met à faire leur travail qui leur revient de droit (divin) ? Bien entendu, tous les membres de ces élites culturelles et du savoir ne sont pas dans cette catégorie et une bonne partie d’entre eux sont pour et accompagnent cette libéralisation du savoir et de la culture au plus grand nombre. Ces initiatives passent par la mise à disposition libre et gratuite de publications scientifiques, le recrutement de personnes passionnées par une discipline sans avoir de diplôme… Mais certains événements, comme la numérisation privée avec des fonds publics d’œuvres dans le domaine public accompagnée de copyfraud, montrent que cette catégorie de gens qui soutiennent le mouvement libre ne sont pas toujours aux commandes des institutions dont la mission initiale est de diffuser la culture et le savoir sans restriction, ni discrimination.

Inauguration de la salle Labrouste en juin 1868

Une élite au pouvoir contesté qui s’y accroche comme une moule à son rocher (H.Linton, DP)

Professionnalisme

Dans la continuité de cette pensée élitiste, le professionnalisme joue aussi un rôle important dans les critiques provenant de certaines disciplines. En effet, alors que les professionnels avaient un monopole relatif dans leur domaine, l’accessibilité des nouvelles technologies et la simplification juridique qu’offrent les licences libres permettent au public de faire ce que les professionnels faisaient eux-mêmes seuls il y a encore quelques années ; par conséquent, ces derniers se retrouvent avec des concurrents de taille qui leur feraient perdre des parts importantes de marché. Deux exemples assez emblématiques sont les milieux de l’encyclopédisme et de l’art.

Le modèle de Wikipédia et l’organisation du savoir qu’elle présente sont critiqués par les maisons d’édition d’encyclopédies traditionnelles. On note par ailleurs que certaines personnes critiquant Wikipédia avec virulence (et ce n’est pas forcement les encyclopédistes eux-mêmes) cherchent à faire porter le chapeau au site web de la fin des encyclopédies sur papier. En dehors de l’élitisme qu’il y a derrière ces types de critiques qui considèrent que les bouseux du peuple (selon leur point de vue) ne peuvent pas avoir autant de savoir qu’une petite élite ne représentant que 0,001 % de la population mondiale, il y a aussi une tentative de discrétisation dans les milieux littéraires par la généralisation d’un phénomène dont Wikipédia n’est en réalité qu’un des nombreux facteurs. La fin des encyclopédies sur papier est en partie due au succès de Wikipédia, qui est gratuite et offre un savoir équivalent dans certains domaines et couvre une gamme de domaines plus larges, mais aussi au fait que le coût d’acquisition d’une édition d’une encyclopédie papier est beaucoup trop onéreux pour le citoyen moyen (plus de 1 000 euros par édition complète), comparé à celui des éditions numériques où l’abonnement annuel ne dépasse pas les 100 euros dans la majorité des cas. Cependant, Wikipédia est considéré comme un concurrent dangereux par ces milieux professionnels plus ou moins liés à l’encyclopédisme et à la transmission du savoir et donc tous les moyens (même les plus pervers) sont bons pour l’abattre.

L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert dans les rayonnages du bureau du directeur de l'ENC

La fin des encyclopédies papier, un processus logique de l’évolution numérique de la société (Marie-Lan Nguyen, CC-BY 3.0)

Les licences libres sont aussi la cible de critiques très virulentes provenant des milieux professionnels de l’art. En effet, ces licences permettent à des particuliers de produire des œuvres parfois comparables à celles des professionnels, qui eux vivent de leur travail artistique. Une fois encore il y a mise en concurrence entre le modèle de libre partage des licences libres et le modèle ancien sous le régime du droit d’auteur et de ses restrictions. Enfermés dans leur dogme commercial et de rentabilité de leurs œuvres, les professionnels ne peuvent admettre qu’une personne tierce puisse acquérir et faire partager librement leurs œuvres sans que l’artiste ne touche une redevance. De fait, les acteurs de ces milieux professionnels artistiques se lancent dans des délires comme quoi les licences libres sont le mal absolu, une hérésie économique et financière qui amène à la décadence de leur profession et que les nouveaux artistes qui se tournent vers ces licences se font pigeonner par des consommateurs sans scrupules et des juristes malhonnêtes qui proposent ces licences. Ainsi, la libre diffusion des œuvres par des non-professionnels serait la cause de leurs difficultés à se faire publier. Une fois de plus il est beaucoup plus facile d’abattre celui qu’on voit comme un concurrent, plutôt que se remettre en question, car enfermé dans des dogmes d’un autre âge et périmés à l’ère du libre partage.

Nationalisme et anti-américanisme primaire

Chaque peuple possédant une identité culturelle la revendique et dispose donc d’une part de nationalisme, même si certains s’en défendent. Internet et la philosophie de la culture libre sont principalement issus des États-Unis qui exercent encore un rôle non-négligeable dans le fonctionnement du réseau. Internet est par essence un réseau mondial et la culture libre entend bien dépasser les frontières et être une philosophie concernant l’Humanité toute entière ; dans les élites culturelles et dans les pensées nationalistes, le fait qu’il puisse exister au sein de l’État et du peuple une entité perçue comme étrangère, car n’étant pas issue du peuple et n’étant pas contrôlée, est tout bonnement inacceptable. Internet étant un réseau mondial, décentralisé et sans que les états puissent y exercer un réel contrôle, il est donc inconcevable sur le plan nationaliste et culturel qu’il puisse exister dans notre vie quotidienne une chose que l’on ne contrôle pas et qui ne soit pas issue de notre peuple. Encore pire, elle permet de partager la culture et d’en recevoir une autre, le crime suprême ! Notre peuple voit sa culture partagée avec des étrangers et la voit défigurée par une culture étrangère et donc forcement inférieure.

Représentation de la nécessité de la conquête de l'Ouest au nom de Dieu aux États-Unis

Une culture nationale est toujours considérée comme étant supérieure et elle ne doit en aucun cas être polluée par les autres ; Internet est à l’encontre de cette pensée (John Gast, DP).

Par ailleurs, comme tout cela provient essentiellement des États-Unis (à la base), il ne s’agit que d’une expression de plus du soft power américain qui tente d’imposer leur culture et leur idéologie par tous les moyens, même les plus pervers. En ce sens, une partie du rejet d’Internet et de la culture libre par certains groupes de personnes sont le fruit d’un anti-américanisme qui leur fait oublier qu’avant d’être américain, Internet est mondial et que si certains peuples sont envahis par les projets américains, c’est peut-être aussi parce que ces peuples n’ont pas pris le train d’Internet au bon moment et que la libre création et la liberté d’entreprendre sur le réseau n’ont pas été assez soutenus par les gouvernements de leurs pays. Ainsi, la liberté d’entreprendre et d’innover s’est principalement concentrée aux États-Unis et cela explique la présence quasi-permanente de sites américains dans les services du réseau. Mais une fois de plus, crier au loup et au complot et toujours plus simple que de se remettre en cause.

Carte du nombre d'hôtes Internet par pays

Par l’absence de réactivité des gouvernements face à la révolution d’Internet, le réseau reste encore principalement centré sur les États-Unis (Powerkeys, DP)

Ultra-libéralisme

Une dernière idéologie à l’encontre des philosophies qui animent l’Internet libre et la culture libre est l’ultra-libéralisme économique. On pourrait penser que ces milieux se réjouiraient d’une philosophie partageant leurs valeurs et permettant la libre commercialisation des produits, mais ce n’est pas le cas. En effet, cette culture est tout d’abord basée sur le libre partage et la collaboration, ce qui va à l’encontre de la pensée ultra-libérale où c’est chacun pour soi et où tout s’achète et tout se vend. Ensuite, l’argent n’est pas au cœur des projets libres et n’est pas obtenu à partir des circuits économiques traditionnels, mais à partir de dons ; le modèle économique des projets libres est en réalité à contre-courant du modèle prôné par les ultra-libéraux.

Vue sur des pièces et billets de dollars

L’argent, une valeur centrale de l’ultra-libéralisme, mais pas de la culture libre (Administration américaine, DP)

Enfin, les valeurs de base des projets libres ne sont pas du tout les mêmes que celles des ultra-libéraux, car si l’argent et l’individu sont au centre de la pensée ultra-libérale, c’est l’Humain qui est au centre de la philosophie libre. Une telle connotation peut avoir des relents de communisme (l’ennemi juré de l’ultra-libéralisme) et certains n’hésitent plus à en faire le parallélisme ; à la seule nuance que la société Internet serait plus une société anarchique que communiste dans son fonctionnement. Mais cela n’a pas d’importance aux yeux d’hommes de pouvoir qui voient l’ordre établi par eux et pour eux bafoué par les citoyens qui se retrouvent dans le réseau qu’est Internet.

La culture libre et l’Internet libre ne sont pas exempts de défauts et peuvent être critiqués pour différents motifs tout à fait valables. On note cependant que les critiques les plus virulentes proviennent de gens qui voient leur pouvoir contesté par la philosophie animant ces notions ou qui ne partagent pas les valeurs de cette philosophie. Mais surtout, au fur et à mesure que les critiques avancent, elles plongent vers l’extrémisme qui se mue avec le temps en un fanatisme déraisonné où tout ce qui touche de près ou de loin à cette philosophie devient une cible à abattre prioritairement par tous les moyens possibles et imaginables, légaux comme illégaux, moraux comme immoraux. Cela peut paraître absurde, mais l’art de l’attaque et de la diffamation est toujours plus aisé que l’art de la critique, surtout lorsque les arguments manquent ou ne sont pas crédibles. Cependant, nous pouvons être sûr que la culture libre et l’Internet libre vont dans le bon sens grâce à ces fanatiques qui se mobilisent, car c’est lorsque les fanatiques s’en prennent à nous que nous sommes certains d’être sur la bonne voie.

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7 réflexions sur “Critique de la culture et de l’Internet libres : entre élitisme et fanatisme

  1. Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par « pensée ultra-libérale »?
    Quels sont les penseurs de l’ultra-libéralisme? Quels sont les défenseurs notables de cette pensée?

    Et surtout, quel est le modèle prôné par les ultra-libéraux?

    Parce que là je ne vois pas du tout à quoi vous faites référence…

  2. Si maintenant on ne peut même plus viser l’ENS ou le doctorat parce que monsieur a le cliché méchant noble&bonpauvre… On ne s’improvise pas encyclopédiste le cul sur l’ordi.

    • Je ne vois pas trop ce que l’ENS et le doctorat viennent faire dans cette histoire. Ce billet parle des provenances et des motifs des critiques à l’encontre de l’Internet libre et de la culture libre. Le fait de passer par l’ENS ou de faire un doctorat ne veut rien dire à ce niveau, on peut faire partie de l’élite tout en soutenant la culture libre et Internet.

  3. « La fin des encyclopédies papier, un processus logique de l’évolution numérique de la société (Marie-Lan Nguyen, CC-BY 3.0) »
    Une évolution et même une régression. Tu ne dois pas lire. Le papier est le meilleur support de lecture.

    • Je ne fait que constater un phénomène, je ne dis pas que le papier est un support moins bien que le numérique. Contrairement à ce que tu penses, je lis pas mal et je sais même que lire sur le papier est mieux, car cela demande moins d’efforts de la part du cerveau et des yeux.

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