Wikipédia : crash journalistique pour Lyon Capitale

Le mensuel Lyon Capitale a publié fin mai sur son site web un dossier d’enquête sur le fonctionnement de Wikipédia et de sa communauté. Nous aurions pu nous attendre à un dossier de qualité qui nous aurait fait oublier le désastreux dossier d’Envoyé Spécial, mais en réalité nous sommes tombés sur l’un des pires dossiers que l’on puisse faire dans le monde du journalisme sur ce sujet. Retour critique sur cet énième crash journalistique à propos de Wikipédia.

Image de l'airbus A 340 un jour après son crash

L’un des plus gros crashs de l’histoire médiatique de Wikipédia (Paul Cardin, CC-BY-SA 3.0)

Un premier article qui annonce la couleur

Dès le premier article, qui sert juste de présentation, nous avons déjà la couleur du futur contenu. Première caractéristique : le mépris envers le contenu de Wikipédia, et par extension envers la communauté de contributeurs, qui s’exprime par la mise entre guillemets dans l’introduction du terme savoir qui défini le contenu des articles. S’ensuit la classique présentation de Wikipédia de manière globale, de ceux qui la critiquent avec une neutralité relative et aussi avec les erreurs classiques de confusion entre Wikimedia et Wikipédia. On note également des raccourcis sur l’avenir de Wikipédia, notamment au sujet de la baisse de contributeur sur la version anglophone et sur le fait que sans nouveaux contributeurs, il faudrait recourir à la publicité ; notre journaliste semble oublier que ceux qui contribuent à l’amélioration du contenu de Wikipédia ne sont pas des systématiquement des donneurs et que inversement, les donneurs ne contribuent pas tous à Wikipédia.

Dernier point : le journaliste indique avoir vandalisé quelques pages de l’encyclopédie pour tester la fiabilité et la réactivité des contributeurs. Là encore, se manifeste le mépris envers le contenu (amusons-nous à le détériorer, il ne vaut rien) et les contributeurs qui sont réduits au rang de cobayes. Partant sur une phrase de Rémi Mathis (Le risque de présence d’un vandalisme non vu dépend du nombre de passages sur une page), notre journaliste déduit directement que la fiabilité dépend du nombre de lecture ; là encore, il oublie que la majorité des vandalismes ne sont pas détectés par les lecteurs comme il semble vouloir l’affirmer, mais par les patrouilleurs et les bots qui utilisent des outils qui leur permettent de tout voir, indépendamment du nombre de consultations. De plus, certaines pages comme celle de Nicolas Sarkozy ont un taux de vandalisme très faible non pas parce qu’elles sont très consultées, mais parce que la liberté de modifier ces articles a été réduite par des mesures de semi-protection longue de ces articles qui interdisent la modification par des IPs et des contributeurs récents, réduisant fortement le nombre de vandales potentiels. La thèse selon laquelle les pages peu visitées ne sont pas fiables est complètement fausse, car la fiabilité dépend avant tout du sujet avant de dépendre de la fréquentation ; un sujet sera susceptible d’être moins fiable s’il est sujet à de grosses polémiques (le conflit israélo-palestinien par exemple, dont l’article n’est pas dans la catégorie des moins visités).

Les articles les plus visités ne sont pas systématiquement les plus fiables (Israel Defense Forces, CC-BY 2.0)

Deuxième article ou comment régler ses comptes avec Wikipédia

Dès le premier article qui rentre dans le vif du sujet, l’auteur du dossier règle déjà les comptes entre la presse et Wikipédia. Ainsi, la parole est exclusivement donnée à ceux qui critiquent Wikipédia et son modèle. Si les maisons encyclopédiques sont les plus modérées avec des points de vue tout à fait respectables, nous avons aussi affaire à des points de vue beaucoup plus contestables, issus de blog de conservateurs culturels ou de fanatiques qui émettent des propos diffamatoires à l’encontre des wikipédiens, avec pour seule raison d’agir la haine envers un modèle qu’ils n’approuvent pas pour des motifs très contestables. Par ailleurs, l’auteur retombe dans les sous-entendus selon lesquels le modèle de Wikipédia n’est pas viable et peut être soumis aux manipulations et aux vandalismes. Par ailleurs, il tombe également dans des points de vue dangereux qui fleurtent avec la théorie du complot et remettent en cause l’indépendance des contributeurs et la neutralité de point de vue. Enfin, pour achever le tout, il tente de démontrer que Wikipédia n’est pas sérieux et qu’il ne s’agit pas d’une encyclopédie en raison d’un soi-disant manque d’organisation des articles (ignore t-il l’existence des portails thématiques et des catégories ?) et du fait que Wikipédia traite tous les sujets et ne se borne pas aux sujets académiques ; points de vue de conservateurs culturels également.

Troisième article : l’unique représentant de la qualité désirée

Par coïncidence, il s’agit de l’article le plus court du dossier. Celui est consacré aux motivations des wikipédiens et pour cela, quoi de mieux que d’interviewer directement les contributeurs. Ainsi, deux contributeurs lyonnais (Sebleouf et Nonopoly) ont été interviewés à propos de leurs motivations et de leurs pensées vis-à-vis de l’encyclopédie. Sur un plan journalistique, il n’y a quasiment rien à redire et il s’agit de la seule feuille blanche au milieu du tas d’immondices qui constituent ce dossier.

Quatrième article : quand les journalistes jouent aux apprentis-sorciers

N’échappant pas à la règle classique, notre journaliste a voulu tester la fiabilité de Wikipédia (pensez donc, comme si on avait pas fait assez d’études sur le sujet) en vandalisant l’encyclopédie. Mais contrairement aux autres médias, celui-ci va plus loin en indiquant clairement le mode d’emploi du petit vandale ; cet homme ne fait ni plus ni moins qu’appeler à vandaliser Wikipédia et donne toutes les astuces pour le faire ! Ceci prouve le manque de respect et le mépris exprimé face au contenu de l’encyclopédie qui est réduit au rang de machin sur lequel on peut s’amuser à détériorer. Voici une forme de ce que l’on pourrait appeler la délinquance numérique ; l’acte qu’il appelle à faire revient à celui d’aller détruire le mobilier urbain, comme les abribus, pour le simple plaisir de détruire.

Fenêtre de bus brisée

Vandaliser Wikipédia est au numérique ce que le vandalisme des biens publics est à la vie réelle (Smiley.toerist, CC-BY-SA 3.0)

Cinquième article : la théorie du complot

Comment bien enfoncer le clou ? Tout simplement en se lançant dans la théorie du complot ! Et pour cela quoi de mieux que remettre en cause la neutralité et l’indépendance de Wikipédia par le biais des dons colossaux que la Wikimedia Foundation reçoit de la part des géants de l’Internet ? Ainsi, on tente de réduire Wikipédia au rang d’organisation immorale, voire criminelle, en voulant créer des alliances informelles qui expliquerait en réalité un succès qu’elle n’aurait soi-disant pas si elle était à pied d’égalité avec Larousse. Derrière cette théorie du complot qui rappelle beaucoup celles qui parcourent et qui nourrissent les haines dans les mouvements extrémistes religieux ou nationalistes, il y a bien entendu aussi volonté de discréditer un projet que le milieu des médias voit comme un concurrent à abattre.

Sixième article : achever le processus avec une interview de Mathis

Quel est le bouquet final ? Une interview de Rémi Mathis en laissant entendre que Wikipédia n’est pas une encyclopédie. Si la plupart des propos de Mathis sont corrects, on sent à travers l’interview que le journaliste a tenté (et partiellement réussi) de lui faire dire ce qu’il voulait entendre, et vu les conditions dans lesquelles le dossier a été réalisé (voir section ci-dessous), on peut soupçonner qu’une partie des propos de Mathis ont été éludés ou peut-être même modifiés. Cependant, le journaliste a réussi à titrer que Wikipédia n’était pas une encyclopédie, tentant de faire en sorte que c’est selon cette pensée que l’interview a été réalisée ; une nouvelle fois, mépris envers le projet et ses participants.

Les dessous de la rédaction du dossier

On pouvait s’attendre à ce que la qualité ne soit pas forcement au rendez-vous du fait qu’il s’agit d’un journaliste d’investigation qui utilise les méthodes opaques de sa profession et qui réalise un dossier selon une pensée initiale qui est le thème réel du sujet (ici, Wikipédia n’est pas une encyclopédie, mais un complot mondial). Mais là où ce dossier est novateur par rapport à l’Envoyé spécial de France 2 de novembre 2012 est qu’il a été rédigé avec intention délibérée de discréditer l’encyclopédie, son fonctionnement et ses rédacteurs. Une chose à savoir est que ce dossier a été réalisé fin 2011 et qu’il devait d’abord être inclus dans un grand média national. Le projet a été abandonné et a été repris un an plus tard pour le compte du magazine d’investigation de la région lyonnaise Lyon Capitale.

Par ailleurs, d’après mes sources, le journaliste aurait catégoriquement refusé de transmettre un exemplaire du dossier aux membres de la communauté avec lesquels il aurait travaillé afin qu’ils puissent indiquer s’il y aurait des erreurs ou autre. D’un côté, c’est logique, un journaliste d’investigation ne va pas transmettre un exemplaire de son travail à l’organisation qui fait le sujet de son dossier, vu que généralement, le sujet est le méchant de l’histoire. Mais de l’autre, cela montre bien que ce journaliste ne voulait pas faire découvrir Wikipédia telle qu’elle est (les thèmes abordés sont d’ailleurs très marginaux), mais de montrer Wikipédia comme il la voyait.
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Pour résumer : nous avons affaire à un dossier ordurier, à la limite de la diffamation envers les wikipédiens et plus méprisant que jamais envers leur travail et leur engagement. Si dans la plupart des cas, les mauvais dossiers étaient le fait d’ignorance et d’un manque de rigueur de la part des journalistes, nous avons affaire ici à un nouveau type de travail : celui de flinguer délibérément Wikipédia pour augmenter ses audiences et avoir de la notoriété. Un prochain billet suivra rapidement pour mieux éclaircir les rapports entre Wikipédia et les journalistes et surtout les conseils aux wikipédiens pour éviter que ce genre de dossiers qui font honte à la profession des journalistes ne ressortent.

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10 réflexions sur “Wikipédia : crash journalistique pour Lyon Capitale

  1. Pingback: Épisode 22 – Vandaliser Wikipédia | Les échos d'en bas

  2. Ce « journaliste » fait de « l’investigation ». Il fait aussi des « expériences ». Il a produit un « dossier » contenant des « informations ». Peut-être que ce « journaliste » s’imagine qu’il « contribue » à la démocratie en « informant » les lecteurs.

    C’est vraiment très facile d’être odieux, avec des guillemets. Moi aussi je peux le faire.

  3. Petite coquille dans la partie « quatrième article » : celui-ci va plus LOIN

    Merci pour cet article.

    Ce genre expérience a déjà été fait mille fois, sans apporter d’autre preuve que la bêtise de la méthode qui consiste à tenter de saboter un projet qui marche sous prétexte qu’en théorie il ne devrait pas marcher.

    À+

    • Et je suis certain que les cas où la patrouille répare rapidement ne sont quasiment jamais signalés par les journalistes, parce que ça ne va pas dans le sens de « l’angle » choisi pour le reportage; « choisir un angle » étant la façon moderne de dire : décider d’avoir un parti pris, de piétiner la neutralité, de se moquer de l’objectivité journalistique, raconter une histoire sélectionnée parce qu’elle correspond aux présupposés du journaliste et des lecteurs, et qu’elle est susceptible de plaire aux lecteurs.

      • Les journalistes sont surtout incapables de voir ce qu’est réellement la patrouille et jouent systématiquement aux apprentis-sorciers en vandalisant délibérément le contenu. Ils indiquent ensuite les résultats de leurs vandalismes, les rapides comme les moins rapides. Cependant, si les rapides sont assez vite passés, les moins rapides servent de point de départ pour lancer pendant 50 % du reportage l’éternel serpent de mer de la supposée non-fiabilité de Wikipédia que les journalistes croient avoir démontrée en utilisant des méthodes de raisonnement que même le plus incompétent des scientifiques n’oserait utiliser. Mais après tout, les journalistes ne sont pas des scientifiques et au vu de leur manière de traiter les sujets polémiques, c’est tant mieux.

  4. Bonjour,

    Je suis le journaliste qui a écrit cette enquête.
    J’ai répondu à Sebleouf – qui comprend mon point de vue même s’il ne le défend pas – et à la communauté dans le Bistro (réponse ci-dessous). Je veux juste vous prévenir que vos propos sont diffamatoires, et que d’autres beaucoup moins sympas que moi, et moins à cheval sur la liberté d’expression, seraient allés plus loin que ce commentaire. Car au-delà de la critique que j’accepte et qui est défendable, beaucoup d’affirmations sont fausses dans cet article. J’ai non seulement passé plus d’une heure à la BNF avec Rémi Mathis, mais il a également relu, modifié et validé l’interview avant publication. Je n’essaye pas de faire « rentrer l’argent » à Lyon Capitale, car je suis journaliste indépendant et non pas salarié de ce journal, qui n’est pas du tout « nouveau sur la région lyonnaise ». Quant à l’allusion aux « complots qui nourrissent les haines dans les mouvements extrémistes religieux ou nationalistes », elle est absurde et hors contexte. Je vous propose même de lire mes enquêtes sur Civitas (Slate.fr), les identitaires (Inrocks) ou l’extrême droite en France (Rue89) sur ce sujet.

    Bien à vous,
    Mathieu.

    Réponse dans Le Bistro (topic Wikipédia).

    • Je connais déjà en partie votre travail et c’est précisément pour cela que j’ai employé cette expression relative aux mouvements extrémistes et nationalistes. Il s’agissait d’une comparaison pour vous montrer que les allusions faîtes dans l’article à propos des dons que font les géants de l’Internet à Wikimedia fleurtent dangereusement avec des raisonnements que l’on retrouve couramment dans les milieux d’extrême-droite. J’ai déjà vu ce type de raisonnement à ce sujet, et je les ai systématiquement retrouvés dans des sites tenus par des fanatiques anti-Wikipédia pour des raisons idéologiques ou tout simplement aigris, car ils ont été éjectés du projet pour des motifs tout à fait valables (passage en force de point de vue, incapacité à travailler en collaboration avec les autres…).

      Je ne conteste pas le fait que le succès de Wikipédia est en partie dû au rang élevé que les articles de l’encyclopédie tiennent dans les recherches Google. Si Google et la Wikimedia Foundation ont ensuite des intérêts communs à se soutenir mutuellement (même si ce fait n’est pas prouvé), c’est un modèle plutôt classique dans le monde économique actuel, et donc pas de quoi en faire un scandale. Une chose qui est fausse est l’allusion d’un possible manque d’indépendance et de neutralité des projets de la Wikimedia Foundation vis-à-vis de leurs donateurs. Sachez que j’ai rédigé il y a 2 mois un article sur Wikinews à propos des ennuis que subit Google dans l’Union européenne en raison de ses conditions de confidentialité qui ne seraient pas conforme au droit européen. Cet article était parfaitement neutre et ne prenait pas la défense de Google et jamais personne n’est venu me demander de changer le contenu de l’article et il n’a jamais été supprimé. Par ailleurs, l’encyclopédie subit plus souvent des tentatives de caviardage depuis les entreprises elles-mêmes qui mandatent des employés ou des sociétés privées pour améliorer leur image sur l’encyclopédie.

      Pour répondre à votre texte que vous avez déposé hier sur le bistro, la communauté wikipédienne accepte parfaitement la critique et a bien conscience de ses failles. Depuis les critiques assassines qu’il y a eu en 2006-2007 à propos de la fiabilité de l’encyclopédie, la communauté a durcie les conditions de création des articles et la nécessité de sourcer le contenu des articles, qui était déjà une règle de base, s’est encore plus imposée. Cela a eu en revanche pour conséquence de fuir la plupart des nouveaux potentiels, ce qui fait qu’un projet d’accueil et d’aide des nouveaux qui fait un travail remarquable a été mis en place à son tour. La communauté entend bien les critiques et y répond concrètement, mais comme n’importe qui elle n’accepte pas les attaques gratuites et ce dernier point explique la virulence des propos à votre encontre.

  5. Pingback: Wikipédia et les médias : l’éternelle incompréhension | Juraastro

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