Désintox : Wikipédia censurée par la DCRI ou pas

Depuis la publication des communiqués de la Wikimedia Foundation et de Wikimedia France à propos des pressions que la DCRI aurait exercée sur un administrateur de l’encyclopédie pour supprimer un article dont le contenu relèverai du secret-défense, la blogosphère et les médias nationaux ont relayés pendant tout le week-end ce fait inhabituel. On note cependant que quasiment l’intégralité des publications accusent la DCRI d’avoir voulu censurer l’encyclopédie libre, alors qu’après une analyse de l’historique de l’article incriminé, il apparaît que la demande de la DCRI n’était, comme je l’ai indiqué dans le billet d’hier, peut-être pas illégitime sur le fond.

Un article sans source

En consultant l’historique de l’article, on remarque que la version en ligne lors de la requête de la DCRI date du 22 juillet 2012. Une chose qui frappe est que l’article ne contient alors quasiment aucune source ! Une seule source est utilisée pour référencer une information précise qui ne représente pas même 10 % du contenu total de l’article. L’article sur la station hertzienne militaire de Pierre-sur-Haute a été créé le 24 juillet 2009 ; les informations qu’il contient ne sont pas reliées à des sources, mais un comparatif avec le documentaire réalisé la même année par TL7 nous permet de voir que l’intégralité des informations de l’article en sont tirées, il ne s’agit en aucun cas d’une violation du secret-défense. Cependant, quelques mois plus tard, un autre contributeur effectue un gros ajout sur cet article, toujours sans indiquer la moindre source. Ces informations sont plus douteuses, car nulle source n’existe sur ce sujet ; il est intéressant de noter que la quasi-totalité des informations ajoutées par ce second contributeur ont été supprimées lors de la refonte de l’article réalisée vendredi après sa restauration. C’est durant cette amélioration post-restauration que la vidéo de TL7 a été ajoutée comme source.

Dans ces conditions, les accusations de censure à l’encontre de la DCRI sont malvenues. En effet, rien ne nous prouve que la DCRI était au courant de l’existence de ce documentaire et en voyant les informations indiquées dans l’article, ils ont pu penser que cet article violait effectivement le secret-défense. Par ailleurs, certaines informations sans sources semblaient assez sensibles et auraient pu être bien concernées par le secret-défense, mais en l’absence de confirmation par la DCRI, il est impossible d’en être tout à fait sûr. Ce qui fait que les remarques comme quoi la DCRI aurait d’abord dû demander la suppression du documentaire avant celle de l’article sont caduques, cette source ayant été rajoutée à l’article le 5 avril, alors que la suppression de l’article date du 4 avril.

Confusion Wikimedia Foundation – Wikimedia France

Bien qu’il peut-être indéniable qu’il y ait eu un vice de forme dans la procédure de la DCRI, on peut se demande si elle était vraiment volontaire. Bien qu’il n’ait pas commenté cette affaire, le ministère de l’Intérieur a cependant indiqué à l’AFP « que à la demande du parquet, sous le contrôle de l’autorité judiciaire [cette personne, après un refus initial de retirer l’article,] a été mise en garde contre le risque d’engagement de poursuites judiciaires [dont elle pourrait être l’objet] en tant que responsable juridique de Wikipedia France ». Si cette version est belle et bien avérée, ce qui est interprétée comme étant une menace par la communauté wikimedienne qui fait très bien la distinction entre la Wikimedia Foundation et Wikimedia France, pourrait en réalité être une conséquence de l’amalgame qui existe encore et toujours entre ces deux structures (une théorie que mon collègue blogueur Pierrot le Chroniqueur soutient).

À ce niveau, je pense que tous les acteurs de la communication à propos de Wikipédia ont une responsabilité. Il nous est rapporté que l’administrateur convoqué dans les locaux de la DCRI et qui a été « forcé » de supprimer l’article aurait expliqué aux agents le fonctionnement de Wikipédia et les interactions entre les différentes structures. Cela est sûrement vrai, mais il ne faut pas non plus oublier que les agents avaient une vision de Wikipédia et de Wikimedia avant de convoquer cet administrateur et qu’ils ont probablement interprété ses explications comme étant une défense de sa part pour se dédouaner de ce fait. Mais pour ceux qui connaissent le fonctionnement de Wikipédia et de Wikimedia, les enquêteurs ont usé de menaces dont le caractère serait illégal (chose qui n’est probablement pas si évident avec les services secrets) ; cependant ces personnes oublient dans leur raisonnement que les personnes extérieures à Wikipédia et à Wikimedia ne connaissent pas forcement aussi bien qu’elles leur fonctionnement et que ce dernier échappe aux logiques d’un fonctionnement classique que l’on attendrait d’une telle entreprise.

Comment les choses se passent normalement ? Sur un article, il n’y a que deux types d’entités qui ont une responsabilité juridique : les auteurs et l’hébergeur, c’est-à-dire la Wikimedia Foundation, basée aux États-Unis. L’administrateur qui a été sommé de supprimer l’article n’avait aucune responsabilité juridique, car il n’était pas auteur de l’article et qu’il ne faisait pas partie de la Wikimedia Foundation, mais de Wikimedia France qui est une association de loi 1901 qui promeut le libre partage de la connaissance et les projets de la Wikimedia Foundation ; mais cette association n’est en aucun cas une filiale de la Wikimedia Foundation et n’a donc juridiquement aucune responsabilité sur le contenu de Wikipédia.

Attaque médiatique

L’affaire entre Wikipédia et la DCRI est sous le feu des projecteurs médiatiques, mais dans cette affaire, la DCRI est la seule responsable et est déjà accusée et coupable d’avoir tenté un acte de censure sur le contenu de Wikipédia. Outre les précisions que j’ai apporté précédemment, ces accusations sans fondement sont d’autant plus déplacée que la Wikimedia Foundation n’a jamais qualifiée l’action de la DCRI de censure. La qualificatif de censure ne se retrouve qu’une seule fois dans le communiqué de la Wikimedia Foundation où elle précise qu’ils ne peuvent traiter des demandes sans preuves, sous peine d’autoriser toute forme de censure sur l’encyclopédie ; mais à aucun moment ils ne qualifient explicitement l’acte de la DCRI de censure. Les médias se sont beaucoup basés sur le communiqué de Wikimedia France, qui sous-entend que la DCRI a effectué un acte de censure, et le billet du blog de Pierre-Carl Langlais qui a ouvertement qualifié de censure l’acte de la DCRI. La suite est une attaque médiatique classique : un sujet croustillant (les services secrets français contre le cinquième site web mondial), des qualificatifs choquants (la censure)… bref, tout le matériel pour booster un coup les consultations des sites et les ventes.

Dans cette affaire, je pense que tout le monde a une part de responsabilité et que mettre la DCRI seule au pilori serait une acte très injuste. L’acte de la DCRI a été interprété par des personnes qui n’ont pas songé que les agents du service n’avait pas forcement une aussi bonne connaissance de la nuance entre Wikimedia France et la Wikimedia Foundation, ce qui explique la virulence des attaques à son encontre ; une virulence déplacée et injuste. Bien entendu, tant que toute la lumière ne sera pas faîte sur cette affaire, on ne pourra pas dire qui a vraiment tort, qui a vraiment raison. Mais ce qui est sûr, c’est que nous sommes face à un scandale médiatique classique : on tire d’abord, on réfléchit après.

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6 réflexions sur “Désintox : Wikipédia censurée par la DCRI ou pas

  1. Comme Christophe Henner l’a dit lors de plusieurs interviews dans la presse, dire que la DCRI est totalement ignorante des règles de fonctionnement de Wikipédia n’est pas exact.

    En réalité et depuis plusieurs années, la DCRI (et auparavant les RG) ont contacté Wikimédia France pour avoir des explications sur le fonctionnement de Wikipédia et, justement, savoir comment le cas échéant intervenir légalement sur un problème. Idem pour la gendarmerie etc.
    À chaque fois l’association leur a expliqué le fonctionnement de l’encyclopédie, les différences Wikimedia Foundation / Wikimédia France, etc. De la pédagogie comme on en fait tous les jours avec diverses institutions.

    Et d’ailleurs au 1er coup ils ont tapé directement à la « bonne porte », la Wikimedia Foundation, sans se tromper.

    Je ne sais pas comment les informations de ce type sont partagées et traitées à la DCRI mais partir du principe qu’ils sont totalement ignorants du fonctionnement de l’écosystème Wikimedia me semble un peu « facile ».

    Après, je ne nie pas que tout cela soit bien compliqué et quotidiennement nous sommes amenés à réexpliquer tout cela.

    • Il ne s’agit que d’une hypothèse ; il est probable que les agents de la DCRI qui ont traité cette affaire avaient une certaine vision de l’écosystème wikimedien qui était erronée. Ensuite, il peut aussi s’agir d’autres choses qui sont plus en faveur de ce qui se dit partout. L’objectif de ce billet n’est pas tant d’excuser ou de défendre la DCRI qui a bien effectuée un vice de forme dans sa procédure, mais plutôt de dire que crier tout de suite à la censure, en ignorant la plupart des informations et sans connaître la position de l’une des parties concernées, est aller un peu vite en besogne.

      • Oui, là où tu as parfaitement raison c’est que parler de « censure » n’est pas ce qu’il y a de mieux à faire. C’est probablement de la facilité de la part des journaux. Ce contre quoi s’élèvent les wikimédiens, la Wikimedia Foundation et Wikimédia France, c’est sur la manière expéditive et en dépit de la « procédure légale » qu’a employée la DCRI.
        Ensuite, attendons ce qu’en dira la DCRI si elle s’exprime. Pour l’instant ce qu’elle en dit n’est pas très aidant.

      • Pour ce qui est de dénoncer la procédure utilisée, je suis dans le même mouvement. Ensuite, je tente de relativiser la situation en envisageant que cette procédure expéditive peut être due à un amalgame très fréquent qui existe en France entre Wikimedia France et la Wikimedia Foundation. Bien entendu, il faudrait que la DCRI s’exprime clairement sur le sujet pour que l’on puisse avoir les deux points de vue, car là on nage en plein brouillard et les esprits s’échauffent trop facilement.

  2. Pas toujours évident de faire les bonnes distinctions… la preuve tu confonds les « services secrets » avec la DCRI. Les « services secrets » (notion assez floue certes) en France, c’est la DGSE, pas la DCRI dont les opérations et enquêtes s’effectuent (au moins normalement) en accord avec les lois françaises. D’ailleurs, ils sont chargés de les faire appliquer.

    • Mea culpa. Mais bon, j’illustre un peu moi-même que vu de l’extérieur, une structure floue avec un fonctionnement flou ou hors « conventions », ne peut pas toujours être comprise par des personnes qui y sont extérieures ;).

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